Accueil          Blog           Romans

 
 
 
la-saga

Saga : l'Héritage d'Agnès - Tome 1 - § 1

Un manoir en Normandie

Plongée dans le passé . Un château acheté aux enchères… Franck découvre l’histoire de Marengeville. Flash back sur le passé…

Château de Marengeville, Août 1976…

Franck était curieux du résultat. Le syndicat d’initiative venait de sortir un dépliant tout en couleurs sur les châteaux-hôtels de la région, et “l’Héritage d’Agnès***” était à l’honneur.

Une jolie vue du manoir occupait la première page. Ses tours couronnées de tuiles roses et sa barbacane, qui gardait encore l’entrée de l’antique forteresse, avaient fière allure.

Dessous, la légende en italique modéra l’enthousiasme du jeune homme :

“Ici, point de colombages souriants nichés au coeur de frondaisons verdoyantes, comme sait en offrir la Normandie. Mais plutôt, un air sombre que n’adoucit guère la rude architecture du château…”

Il protesta intérieurement. D’accord, Marengeville n’était pas à première vue, une demeure
avenante, il en convenait. Cependant, de là à parler de “curiosité moyenâgeuse,” il y avait une marge.

Franck maugréa :

— Ces journalistes ne connaissent rien à rien !

Le jeune homme décida toutefois de garder sa bonne humeur et continua sa lecture :

“Deux tours encadrent une courtine austère percée de longues meurtrières. Créneaux et mâchicoulis accueillent le visiteur. Le pont-levis a disparu, mais on peut encore voir de profondes douves à la Vauban, où brille une eau noire encerclant le château. Marengeville a tout d’une forteresse médiévale.”

Cette fois, Franck s’emporta pour de bon :

— Et alors, ce n’est pas un défaut que je sache. Quel crétin, ce gratte-papier !

Agacé par le ton du commentaire, le jeune homme lutta pour ne pas jeter le prospectus. Il tourna néanmoins la page, dans l’espoir que l’intérieur du document serait plus objectif. On y voyait une verte prairie plantée de pommiers, une superbe façade normande à beaux pans de bois et les ruines de l’antique chapelle du château.

Les prises de vues étaient réussies, il fallait le reconnaître.

L’article reprenait :
…Les amateurs de châteaux forts apprécieront. Les autres franchiront avec bonheur l’ancien pont-levis, pour découvrir, à l’intérieur de l’enceinte, de superbes pans de bois et les ruines d’une chapelle XIII et XIV e.

Le château est aujourd’hui la propriété de la comtesse Hélène von Singmaringen, qui le reçut en héritage à la mort de son grand-père, Louis Bareuil, notaire à la re-
traite. Ce dernier l’avait lui-même hérité d’un aïeul, lequel l’avait acheté à la Révolution, aux enchères publiques.

***

En bas de la page, on pouvait lire en petits caractères :

A voir :

  • Tours et courtine XIIIe
  • Une façade normande à pans de bois, avec colombages et corniers sculptés. Le tout merveilleusement réhabilité.
  • Une chapelle, XIIIe avec Vierge à l’enfant.
  • Quelques vestiges Renaissance.
  • De belles pièces de mobiliers, et surtout, l’une des plus riches bibliothèques privées de la région.

Visites :

  • Groupes et particuliers, sur RV. uniquement.
  • Hôtel-Restaurant ***
  • Ouv. hors saison, en week-end seulement.
  • Toute la semaine, de Pâques à Septembre.

Etape recommandée par la “Ligue des Demeures d’Autrefois.”

Franck tendit le dépliant à sa soeur :

— Acheté aux enchères, c’est peu banal en effet, commenta-t-il. Je me demande ce qu’aurait
pensé Louis de cet article.

— Bof ! Il aurait haussé les épaules, lui répondit Marine. Je crois que c’est précisément l’aspect rébarbatif de Marengeville qui le remplissait d’aise, et renforçait l’attachement qu’il vouait à son château.

— Tu as raison, j’aurais bien aimé le connaître, quand il était jeune. Il devait être un type génial. Maman m’a raconté que sa soeur Agnès était d’un caractère hautain et méprisant. Il paraît qu’elle était folle de rage et de dépit, après qu’elle ait été reniée par leur père. Tout ça, pour une stupide histoire d’alliance qu’elle aurait refusée, paraît-il, préférant rester vieille fille. Tu te rends compte ? Louis a même raconté à maman, qu’à cause de sa jalousie maladive, elle n’arrêtait pas de lui envoyer des piques, au sujet de cette histoire de “vente au enchères”. Moi, je trouve que c’est un détail plutôt piquant, non ?

Marine se leva pour fermer la porte du petit salon. Elle ajouta sur un ton confidentiel :

— Au fait, tu sais que maman a écrit un livre sur Marengeville, dans lequel elle raconte l’histoire d’Agnès et du Château, avant et pendant la guerre ?

— C’est vrai ?

— Oui, et elle m’a demandé si cela m’intéressait de lire ses mémoires, mais tu sais, moi, la lecture ! Si tu veux, je te le descends.

— Mais oui, tout de suite, même. Si ça m’intéresse ? Et comment, tu sais à quel point j’adore le passé et ses vieilles histoires surannées.

***

Franck était enthousiasmé par cette nouvelle. Marine monta quatre à quatre dans sa chambre, prit la liasse de feuillets et redescendit aussi vite qu’elle put le vieil escalier de pierre.
De retour au salon, elle tendit le manuscrit à son frère.

— Tiens.

— Merci. Il pleut cet après midi, et je n’ai pas la moindre envie de vous accompagner au cinéma. Cela ne te fait rien si je reste ici, à lire ?

— Non, amuse-toi bien. Tu verras, ça va te passionner, quand on pense que l’histoire débute en 1932 ! C’est dingue, non ?

Marine se leva et se dirigea vers la porte.

— Tchao !

La jeune fille s’esquiva. Franck entendit le moteur de sa mob décroître sur la route. Sa soeur ne lui ressemblait guère. En dehors de ses copines du lycée, rien ne l’intéressait vraiment.

***

Franck prit le manuscrit tapé à la machine et décida qu’il serait plus tranquille dans sa chambre. Il mit sa veste sur sa tête, abrita le document de la pluie et courut jusqu’à sa tanière, nichée au sommet de la tour Sud-Est du château, “La Belle Aurore,” comme la nommait joliment Louis. Il creusa son trou au milieu du lit, ajusta confortablement son oreiller sous sa nuque et se jeta dans la lecture du premier feuillet, avec plus d’intérêt que s’il se fût agit d’un roman policier !

Il commença :

— Paris, Bd St Germain. 1971…

….Franck lut en diagonale l’avant-propos, dans lequel sa mère, Hélène, expliquait les raisons qui l’avaient poussée à écrire l’histoire de “Marengeville” et de ses habitants, et chercha le moment fatidique où l’histoire commençait vraiment : encore quelques lignes..
Ah, voilà, ça devient du sérieux !

Franck lut en exergue et en italique :

à Louis, mon grand-père, de tout mon coeur,
Hélène.

…Et se laissa happer par sa lecture :

Il faut reconnaître que Louis avait un caractère exceptionnel, car la vie que lui menait Agnès n’était pas de tout repos. Contrairement à sa soeur, il jouissait d’un caractère égal et débonnaire.

Une moustache fournie et imposante, des cheveux gris, le plus souvent en bataille, mettaient en scène deux superbes yeux bleus qui souriaient perpétuel-lement. Ce qui avait le mérite d’énerver sa revêche de soeur. Comment pouvait-on être acide à ce point, et continuellement de mauvaise humeur, se demandait Louis, tristement ? Certes, la malheureuse avait vécu un drame terrible dans sa jeunesse, mais cette histoire remontait à si longtemps ! Sans doute le célibat, auquel elle s’était condamnée depuis, pour tenir tête à son père croyait-on, lui avait-il aigri le caractère !

Pensez, depuis le temps qu’elle dormait chaque nuit avec sa solitude meurtrie, celle-ci avait eu le loisir de lui monter à la tête ! C’était, en tout cas, ce que pensaient Louis et tous ses compères du village. Car le regard d’Agnès, fixé sur on ne sait quel horizon lointain, dépassait toujours celui de ses interlocuteurs. Et personne n’aimait cela. Ni Henri, le propriétaire du café, qui la regardait passer chaque matin en grommelant, ni Jeanne, son épouse, épicière de son état, chez qui elle venait faire ses courses tous les jours ponctuellement, à dix heures précises.

Quelle hargneuse pimbêche, se disait Jeanne, derrière son tablier à carreaux toujours volanté et soigneu-sement repassé. Personne n’aimait beaucoup Agnès, il faut bien le reconnaître. Et Agnès n’aimait personne. Jusqu’à ce pauvre Antoine, le facteur, qu’elle exécrait. Lui qui, malgré sa retraite prochaine, se donnait encore le mal de monter au château, quand ses rhumatismes le lui permettaient. Même lui, l’ex amoureux transi, appréhendait ses lèvres pincées. Et pourtant, elles n’avaient pas toujours eu ce pli noir,
il s’en souvenait bien. Il fut même un temps où, s’il avait osé… Le vieil homme haussa les épaules, cela remontait si loin et n’avait jamais été qu’un rêve ! Pensez donc, une demoiselle de cette qualité. Si bien élevée, si distinguée. Et si belle ! Et lui…la comparaison l’avait foudroyé, et il n’y avait plus pensé.

Et puis, Agnès s’était guindée, sans qu’il sache au juste, pourquoi. De plus en plus droite, rigide, cassante. De plus en plus lointaine, retirée qu’elle était en sa tour d’ivoire.

Antoine, ce matin du 12 juillet 1932, préparait sa tournée :

— Tiens, une lettre de Paris, de Maa’me Solange, murmura le vieux facteur, pour lui même.
Va falloir que j’monte au château ! Cette lettre nous annonce sûrement l’arrivée de Mam’zelle Hélène, une bien charmante gamine, se dit Antoine en passant. C’est M’sieur Louis, qui va êt’e content ! C’est
vrai, c’est déjà les vacances, et Mam’zelle Hélène va nous apporter son sourire et son charmant mi-
nois. J’vais annoncer la bonne nouvelle à Jeannette et à Augustine, en leur am’nant l’ journal”.

Antoine, qui par gentillesse, avait pris l’habitude de porter son pain à Agnès, en même temps que son courrier, fut comme il s’y attendait, fraîchement reçu.

— B’jour M’sieur-Dame : une lettre de Paris, annonça-t-il, joyeusement !

— Ah, je parie que c’est encore cette Solange ! Ta fille nous prend pour une colonie de vacances, Louis ! C’est sûrement pour nous annoncer …

Louis ne laissa pas sa soeur terminer. Il lui prit l’enveloppe des mains, et invita Antoine à
boire un petit coup.

— Alors, Antoine, bientôt la retraite ? Tu ne te fais plus tout jeune, mon vieil ami. Au moins, tu nous amènes le soleil, ce matin !

— Ben, M’sieur Louis, si vous l’dites ! Répondit le facteur, avec un petit éclair complice dans les yeux. Faut dire que vot’ p’tite gamine, ça nous ravit tous d’la r’voir pour les vacances, M’sieur Louis… vous l’savez ben !

Louis le savait. Et c’est avec un plaisir non dissimulé qu’il ouvrit l’enveloppe.

— Elle arrive demain avec Solange, par le train du soir. Ah, en voilà une bonne nouvelle ! J’irai les chercher à la gare de Pont-l’Evêque. Tu as entendu, Agnès ? Il va falloir préparer les deux chambres de la “Belle Aurore” ; tu sais, celles qui reçoivent le plus de lumière. C’est bon ça, la lumière du soleil, pour des Parisiennes. Elles en ont pas beaucoup, là-bas, dans leur fumée des villes.

Agnès préféra ne pas répondre. Pour elle, l’arrivée des deux péronnelles signifiait un surcroît de travail, du dérangement, et la nécessité de demander de l’aide au village.

Il allait falloir supporter encore une fois, comme tous les ans, la présence d’Augustine, la soeur de Jeanne, qui consentait à venir faire du ménage et la cuisine au château, pendant la durée des vacances. Agnès ne supportait pas la faconde d’Augustine qui, malgré son embonpoint, se mouvait avec une aisance
incroyable. Quant à son franc parler, c’était tout simplement d’une inconvenance ! De plus, et
c’était sans doute cela le pire, pour Agnès, Augustine adorait Louis, et c’était réciproque.

Une raison supplémentaire pour la vieille fille, de honnir sa présence. Pour Agnès, ce mois de juillet allait être plus qu’éprouvant. De naturellement distante, sa mine devint carrément renfrognée, et elle disparut.

— Cette nouvelle n’a pas tellement l’air d’emballer vot’ soeur, M’sieur Louis !

— Je sais, mon bon Antoine. C’est tous les ans la même histoire ; mais je suis habitué. Allez, ne vous en faites pas, j’en ai vu d’autres. Vous allez bien trinquer encore une petite fois !
C’est l’été, les vacances, et je sens que celui-ci va être particulièrement chaud et ensoleillé. Nous avons eu, à l’étude, quelques affaires compliquées, qui m’ont pris pas mal de temps, et je ne suis pas fâché de me détendre un peu avec ma petite-fille.

Antoine se leva, la mine échauffée. Sa tournée commençait bien, ce matin. Il se sentait tout
émoustillé. Quand il arriva chez Henri, le village entier était au courant que l’été, chez M’sieur
Louis, venait juste de commencer. Parce que Solange était la digne fille de son père. Pas hautaine
pour deux sous. Et pas sauvage ! Un beau brin de fille, qui travaillait à Paris, dans une banque, Mazette, et pas n’importe laquelle, près de l’Opéra, qu’y paraît !

Elle n’avait pas eu de chance, la pauvrette. Un beau mari ; très vite, une petite fille, et d’un seul coup, un méchant coup du sort : plus de mari, et un bébé à élever !

Hélène avait été placée en nourrice chez Augustine pendant quelques années, puis Solange
avait dû se mettre au travail. Et comme elle était une bonne secrétaire, et jolie par dessus le marché
—cela ne gâte rien— elle n’avait pas eu trop de mal à s’en sortir. Elle avait aujourd’hui un bon salaire parce qu’elle parlait l’anglais, et entendait même élever sa fille toute seule.

— Ah, les jeunes femmes d’aujourd’hui, pensa le vieux facteur, ça n’a pas froid aux yeux !

***


 


© 2007-2008 Monica Bender - All rights reserved - Tous droits réservés
Accueil · Développement & Hébergement: Noeza.com