Des nouvelles d’Hélène et de Pauline. François se morfond. Le retour de Louis et des filles…

A Favranche, le choc de la mobilisation passé, la vie quotidienne avait repris ses droits, même si l’arrivée des petits Parisiens avait quelque peu bouleversé les habitudes. A Marengeville, Tine se sentait comme en vacances, malgré les cinq gamins qu’elle avait tous les jours à table, midi et soir. Ce n’étaient que petits becs de citadins, pas difficiles à régaler et c’était plaisir pour Tine de voir leurs joues se colorer presque à vue d’oeil.
***
Après toutes ces visites, l’été avait été bien fatigant. Non pas qu’elle se sentît le moins du monde lasse, (elle adorait faire la cuisine et s’occuper d’une maisonnée,) mais elle appréciait le calme après la tempête. Elle allait avoir maintenant tout le temps de préparer l’hiver et la guerre à venir, à sa façon. Sa guerre à elle !
Mettre les pommes de terre à l’abri du gel, aligner les pommes au grenier, faire des compotes, cueillir les mûres, étiqueter les confitures et les conserves de l’été, les bouteilles de cidre, de vinaigre, de jus de pomme et de liqueur de mûre. Demander à Basile, (une chance, il était trop vieux pour la mobilisation !), de livrer plusieurs stères de bois, à Jean, (trop jeune, une autre chance !) de le fendre et de l’empiler sous les écuries. Et encore, se faire livrer le grain, pour nourrir oies, dindes, chapons et autres volailles jacquetantes et babillardes, sans oublier Annette, une truie toute rose, que son frère Georges venait de lui confier.
Ce n’est pas le travail qui allait lui manquer, mais au moins, elle aurait tout son temps, et pourrait organiser ses journées à sa convenance.
A l’annonce de la guerre, Tine, prévoyante, avait même demandé à son frère de lui monter l’une de ses vaches, son veau et le fourrage, pour leur faire passer l’hiver. On n’était jamais assez prudent ! C’était une surprise qu’elle réservait à Louis et puis, Georges pouvait ainsi dissimuler un peu de son bien. En période de réquisition, il fallait savoir se montrer malin. Tine avait appris dans sa jeunesse à faire le beurre, le fromage blanc en faisselles, des camemberts au lait cru et elle se disait, que si les choses devaient mal tourner, (on ne sait jamais !), on serait content au château, d’avoir du lait à domicile, de la crème, du beurre et du fromage.
Bref, en secret, Tine se préparait comme si on allait devoir bientôt soutenir un siège ! Elle avait par instinct, bien avant la déclaration de guerre, commencé sans rien dire à personne à stocker sucre, café, riz, pâtes, haricots blancs, lentilles,poiscassés, etc…Car ce n’est pas la place qui manquait !
Les caves du château formaient un véritable dédale, des couloirs étroits et sombres, auxquels on accédait par des escaliers en colimaçon, débouchaient sur des chambres souterraines dans lesquelles Louis avait installé son cellier, et Tine, son garde-manger. La température, égale été comme hiver, de certaines salles et une excellente aération, convenaient parfaitement au vieillissement des vins fins, à la conservation des fromages et même, à leur lent mûrissement. Tine avait fait seller dans le mur des coupelles en fer, et il lui suffisait d’allumer, au fur et à mesure de son passage, les bougies qu’elle avait placées dedans, pour que son chemin fût toujours éclairé. A l’aller, comme au retour. Ce qui n’était pas d’une prudence superflue. En effet, Tine, point trop rassurée, était loin d’avoir exploré la totalité des couloirs et ne s’aventurait jamais qu’en terrain connu et balisé. Un soir d’ailleurs, alors qu’elle était allée chercher un jambon, qu’elle n’avait pas été sa surprise d’apercevoir la silhouette furtive d’Agnès, disparaître soudainement et que, seule, la lueur vacillante de sa chandelle, avait trahie.
Quelle apparition bizarre ! On eût dit un fantôme. Qu’est-ce que cette vieille chouette pouvait-elle bien faire là ? Et pourquoi avait-elle disparu comme une ombre ?
Tine avait pensé qu’elle venait peut être faire ses petites provisions personnelles. Car Agnès ne déjeunait ou ne dînait pas systématiquement avec la famille. Elle restait parfois terrée, pendant plusieurs jours —voire, des semaines entières— dans ses appartements de la Tour nord, où Tine ne pénétrait jamais. Drôle de bonne femme, pensa-t-elle, sans chercher à approfondir le sujet ! Tine était trop pragmatique pour perdre son temps à se poser des questions inutiles sur les gens, quand le caractère de ces derniers était par trop énigmatique. Elle était assez fine en général pour les deviner, et les prenait comme ils étaient. De plus, elle essayait toujours de s’accommoder du caractère des uns et des autres, arrondissant les angles quand il le fallait. Et c’est pour cela qu’elle s’entendait bien avec tout le monde et rendait Louis aussi heureux.
Elle adorait Hélène, qu’elle avait élevée petite, et Louis, qu’elle aimait tendrement et dont elle partageait la vie depuis sept ans. Mais Agnes ! Malgré toutes ses tentatives pour amadouer la tante, elle n’avait pas réussi à pénétrer à l’intérieur de la forteresse que la vieille fille avait construite autour d’elle, et dont elle tenait éloignés tous les membres de sa famille, à l’exception de son frère, et encore ! Tout dépendait de son humeur.
Tine s’apprêtait à sortir du four à pain une miche dorée à souhait, qu’elle allait fariner et envelopper dans un torchon blanc, quand François fit son apparition, au seuil de la cuisine.
— Tiens, François ! Je ne t’ai pas entendu arriver, tu as dû graisser ta chaîne de vélo. Alors, la rentrée, tout se passe comme tu veux ?
— Bonjour, Tine. Toujours seule ? Pour ce qui est de la classe, les enfants sont nombreux et turbulents, mais j’ai tout de suite mis le holà. On voit qu’ils s’étaient habitués à une certaine indolence avec mon prédécesseur, et avec les nouveaux, ce n’est pas du tout cuit ! Mais je les ai déjà mis au pas ! Et je crois que nous allons faire du bon travail, il y a d’excellents éléments, vous savez.
— Ne sois pas trop sévère, François ! Pense que tu as été, toi aussi, un polisson, à leur âge. Je te trouve un peu rigoureux, Hélène t’a écrit? Elle m’a envoyé une carte postale la semaine dernière, de la place du Panthéon, près de laquelle elle habite, dit-elle. Elle semble au paradis. Mais on lui manque tous, évidemment, et toi aussi !
— Oui, elle m’a écrit une longue missive. Ses cours ont commencé à la Sorbonne. Finalement, elle a préféré s’inscrire en littérature. Je me demande si je ne l’ai pas influencée, quelque part ; elle, qui voulait devenir institutrice!
— Elle a raison de faire ce qui lui plaît. Et si, plus tard, l’enseignement l’attire toujours, elle pourra même devenir professeur, qui sait ?
Tine était fière de son poussin. Elle trouvait même François un rien imbu de lui-même. Comme si sa petite-fille, (oui, Hélène était tout comme sa propre petite-fille !), ne pouvait pas avoir seule, l’idée de ce qu’elle voulait faire !
Mais elle garda cette pensée pour elle et laissa le jeune homme raconter la suite de sa lettre.
— Savez-vous qu’elle est enthousiasmée par ses professeurs et par Paris. Quant à Pauline, elle prend des cours de secrétariat dans une école, rue de Rivoli. Elles se retrouvent, le midi ou le soir, et s’entendent comme larrons en foire. Elles trouvent même très drôle de se balader avec un masque à gaz en sautoir, et de descendre dans la première cave venue, à chaque alerte. J’espère que l’ambiance de la capitale ne leur tournera pas la tête. Elles sont si jeunes !
— Allons, François, voilà que tu recommences. Fais leur davantage confiance, comme aux enfants ! Je n’ai pas ton savoir, mais par contre, le double de ton âge et ça compte, tu sais. Cela me donne le privilège d’une certaine sagesse. Tu connais le proverbe : “si Vieillesse pouvait, si Jeunesse savait ?” Si je n’ai peut être pas encore atteint l’âge canonique de ce dicton, la vie m’a déjà appris à mettre de l’eau dans mon vin et je crois que tu ferais bien d’en faire autant !
La tête du jeune instituteur s’allongeait. Tine s’en aperçut, mais continua, imperturbable :
— Quant à Hélène, c’est une fille sérieuse et si elle tient à toi, elle saura te le prouver. Je la connais. Toi, pas encore ! Apprends donc à la découvrir, et ne marche pas sur les plates-bandes de Solange. On a bien assez d’une anxieuse dans la famille. Je te sers un petit café ? François surmonta à temps sa méchante humeur, et réussit à faire bonne figure :
— Volontiers, Tine!
La gorgée bien chaude l’aida à retrouver son calme et il changea de sujet :
— Et Louis ? Il rentre bientôt ?
— Oh, Louis ? Il m’a téléphoné deux fois. La première, pour me dire qu’il allait faire quelques visites à Paris, puis un petit tour en Bourgogne. La deuxième fois, pour ajouter qu’il rentrerait dans le courant de la semaine prochaine, ou de la suivante. Louis est comme un vieil ours à la maison. Mais quand il est dehors, c’est comme si toute sa jeunesse remontait en lui, comme la sève du mois d’août. Et puis, je pense qu’il a de nombreuses connaissances à voir, ne serait-ce que pour faire le point sur la situation avec ses amis ! Il connaît tellement de monde, et des gens hauts placés ! Des journalistes, des militaires et même, des députés. Alors, tu vois, je ne m’en fais pas. Il est heureux, et c’est le principal. Il rentrera quand il rentrera. Pourquoi, tu voulais le voir ?
— Oui, je voulais lui emprunter un livre de Platon. Il m’a montré, au mois d’août, sa bibliothèque et j’ai été impressionné par sa collection de livres anciens sur les auteurs de l’antiquité grecque et latine. C’est incroyable et rare, une telle bibliothèque !
— Je sais. C’était celle de son père, Victor. Louis en est très fier, mais sa bibliothèque, vois-tu, c’est comme ses vins. C’est un peu son jardin secret, qu’il enrichit petit à petit, de ses trouvailles et tu as eu beaucoup de chance qu’il te la montre. Il n’y reçoit jamais personne, d’habitude. Il te faudra attendre son retour pour ton livre, car je ne peux pas prendre sur moi de te prêter celui que tu désires, sans son autorisation. Même si je sais qu’il serait d’accord. Il te faudra revenir quand il sera de retour !
Tine s’assit et se servit une nouvelle tasse de café.
— Encore une ?
François fit un signe de tête affirmatif, il adorait le café.
— Mais, dis-moi, tu n’es pas seulement monté au château pour emprunter un livre à Louis. Tu t’ennuies d’Hélène, n’est-ce pas ? C’est pour ça que tu te fais tout ce souci ! Je te comprends, j’ai été amoureuse avant toi.
Tine, malgré ses presque cinquante ans, n’avait pas à faire d’effort pour se souvenir de Joseph, son mari, tombé au champ d’honneur à trente-trois ans, forgeron de son état. Ses yeux brillèrent un court instant, à l’évocation de son ancien amour, si tôt envolé et elle reprit :
— Je sais que tu te morfonds, ici, seul au village. Et l’idée qu’Hélène passe du bon temps à Paris, entre ses cours, son amie, la tante Sophie, ses camarades et les clients du restaurant, dont certains sont vraisemblablement intéressants et fort cultivés, te rend fou. Tu as l’impression d’être exclu d’elle, et de tout une vie qui ne t’appartient pas. N’est ce pas ?
— Je me sens comme un lion en cage, Tine ! Je tourne et me retourne, pour me heurter toujours à un autre mur. Mes livres, ne m’apportent plus d’évasion ; même mon travail, pour lequel j’ai pourtant une passion dévorante, n’arrive pas à me guérir de son absence. Je me sens comme je ne me suis jamais senti de toute ma vie ! Malade, à en crever. François, blême, la mâchoire serrée, le poing fermé sur la table, regarda la brave femme, et elle comprit sa souffrance.
Tine pensa à Hélène et mesura tout ce qui les séparait. L’air malheureux du jeune instituteur lui faisait cependant de la peine. Il ressemblait à un fauve blessé, que seul l’orgueil parvenait à maintenir en vie !
— Ce qui est terrible, François, c’est que tu es tombé amoureux d’une jeune fille farouchement indépendante, avide de connaissances, d’expériences ; goulue de la vie et aussi, moins sentimentale que toi ! Je connais bien Hélène. Elle est fascinante, brillante et – ce qui n’arrange rien – curieuse de tout. Elle a un coeur d’or, certes, et je suis sûre que tu ne lui es pas indifférent, mais je ne la crois pas passionnée. Pas comme toi, en tout cas ! Elle vit sa nouvelle vie à Paris, comme elle a vécu cet été avec toi, avec une ferveur sincère et un enthousiasme débordant. C’est une découverte de tous les instants !
Une vie nouvelle qui l’absorbe : les monuments, les Grands Boulevards, les cafés, les gens, les spectacles ! La guerre, et même les événements politiques sont pour elle et son amie, la petite Pauline —encore plus enfant !— une aventure exaltante et quotidienne ! Je ne dis pas qu’elle ne prend pas votre relation au sérieux, mais elle ne voit pas les choses comme toi, et encore moins comme Solange, pour qui tout est danger.
Pour Hélène, tout est piment et découverte palpitante, tu comprends ? Elle ne t’oublie pas, elle te le dit dans sa lettre. Seulement…
— Achevez, Tine, je vous en prie !
— Cela va t’être difficile à entendre, et surtout à accepter, François. Je crois que tu n’es pas le point central de sa vie ! Tu fais partie de son aventure… Qui est celle de sa jeunesse et de sa nouvelle vie trépidante. Tu en es un maillon, mais… Pas l’élément essentiel ! N’oublie pas que tu as vingt-six ans et qu’Hélène n’en a que dix-huit. C’est une différence énorme, à votre âge !
Le poing de François se serra si fort que les jointures de ses doigts blanchirent
— Seriez-vous en train de me dire que je suis, ou n’ai jamais été pour elle, qu’une aventure ?
— François ! Comment oses-tu dire une chose pareille ! Loin de moi cette idée, qui fait offense à notre Hélène. J’essaie seulement de t’expliquer certaines choses : ce n’est encore qu’une enfant qui mord dans la vie, François, comme dans une pomme et en savoure le jus, au jour le jour. Toi, tu es déjà un homme ! Si tu l’aimes, et surtout, si tu veux essayer de moins souffrir, tu dois faire un effort pour la comprendre et attendre qu’elle mûrisse, devienne une femme à part entière. Tu as tout le temps de voir venir ! Pourquoi es-tu si pressé ? Prends la vie comme elle vient, vis la tienne avec l’ardeur de ton tempérament, mais ne sois pas envieux de la sienne, ni jaloux des gens qu’elle rencontre. Essaie de lui donner tout l’amour dont tu te sens rempli, avec générosité, ouverture d’esprit, et sans te sentir injustement dépossédé d’elle ! C’est la seule solution, si tu veux être heureux.
— Tine vous êtes une femme épatante et tout ce que vous dites est sans doute vrai. Néanmoins, vos paroles sont cautère sur jambe de bois, car elles ne me guérissent pas de son absence. Enfin, cette visite m’aura au moins fait passer un moment agréable. Votre café est bien meilleur que celui d’Henri. Il me manque, lui aussi ! Le bar semble désert sans lui et la vie au village est devenue d’un morne !
— En tout cas, ne lui dis pas ça, à son retour !
— Quoi, qu’on s’ennuie sans lui ?
— Non ! Que mon café est meilleur que le sien, malheureux !
— Vous exagérez, Tine ! Je n’imagine pas notre truculent Henri si étroit d’esprit et jaloux de vous, pour si peu.
— C’est que tu ne le connais pas comme moi. Henri est débonnaire, c’est un homme chaleureux, courageux, dur à la besogne et extrêmement sympathique, je te l’accorde mais il est chatouilleux sur certains points sensibles et c’est le meilleur en tout, ne l’oublie pas ! Au café, il joue un peu à la star. Il a toujours aimé être au centre d’une cour, admiré de tous. Je me demande comment ça se passe, là-bas, pour lui, sur la Ligne Maginot ! Enfin, je lui ai tricoté des chaussettes ! Pour en revenir à toi, tu es encore bien jeune François, malgré toutes tes certitudes. Reviens quand tu le désires, tu es chez toi ici. Je parlerai à Louis dès son retour, au sujet de ton bouquin, le “Critias,” c’est cela, n’est ce pas ?
Tine sortit raccompagner le jeune homme. Il enfourcha prestement son vélo et elle le suivit du regard jusqu’à la poterne. Quel caractère ombrageux et difficile, pensa-t-elle ! L’amour tendre d’une mère lui a sûrement fait défaut.
Elle lui fit un signe chaleureux de la main, lorsqu’il se retourna, avant de franchir le petit portillon qui s’ouvrait pour les piétons,à gauche du lourd portail, juste sous les armoiries, aujourd’hui presque effacées, du Comte Robert. Il faisait frais, et les pavés de la cour brillaient sous un soleil tout neuf.
***

Tine pensive, se dirigea d’un pas leste vers le jardin aux herbes, qu’elle chouchoutait amoureusement. Il était niché dans l’enceinte de la chapelle écroulée. C’était un endroit charmant, qu’Hélène affectionnait quand elle était petite. Tine y faisait pousser, entre les vieilles pierres moussues, salades, oignons, échalotes, ail, persil, fines-herbes, ciboulette et menthe odoriférants. Au printemps, les perce-neige, les crocus, puis les giroflées, auxquelles succédaient, l’été, bleuets et coquelicots, piquetaient de couleurs vives les vestiges éboulés d’anciens murs, aujourd’hui mangés de lierre et de chèvrefeuille. De l’antique chapelle, dans laquelle la Reine Mathilde, épouse bien aimée du Conquérant, était peut être un jour, venue prier pour son époux, ne restaient que des ruines. Mais elles étaient fort belles !
On apercevait encore les trouées d’anciennes fenêtres. Au fond, une partie de la nef et, entre deux piliers, un morceau de ce qui avait dû jadis être le coeur, avaient comme par miracle vaillamment résisté aux assauts vindicatifs du temps. Le tympan de la voûte romane, vestige émouvant, invitait à rêver aux fastes de l’ancien temps où, Robert le Magnifique – ou “le Diable”, comme on le nommait aussi – régnait en maître sur la Normandie. A Arlette, dont il n’eut qu’un fils, Guillaume, et dont le destin fit de lui “le Conquérant” !
Tine partageait secrètement avec Hélène ce goût pour la rêverie solitaire et romantique, pour le passé à jamais disparu, les vieilles pierres qui savaient si bien parler à l’âme en secret, comme le disait un poète, dont Louis lui avait parlé un jour, et dont elle avait oublié le nom. Son imagination avait franchi l’espace et rattrapé le temps. Elle ressuscitait belles dames et nobles chevaliers, montés sur leurs fiers palefrois, et dont elle voyait briller sous le soleil pâle, la cuirasse et le haubert. L’image fugitive de la Reine Mathilde, protectrice de la Normandie, lui apparut à travers la lumière opalescente du ciel, et s’estompa aussitôt. Le jardin avait repris ses droits.
Ce petit coin de verdure serait-il magique ? Se demanda, Tine, en regardant autour d’elle ce lieu chargé d’histoire, où le passé semblait parfois reprendre vie et où l’air vibrait autrement.Tine se sentait d’humeur mélancolique.
Elle pensa à Hélène, à François, au couple inquiétant que formaient ces deux enfants si différents, à leur avenir, en une époque aussi troublée, et se rappela sa jeunesse à elle. Le visage de Joseph, son regard bleu-faïence si tendre, si confiant, sa fière allure, dans sa tenue de campagne flambant neuve et surtout, son dernier sourire, le jour du départ…! Et à cette guerre si épouvantable qui lui avait pris son amour, et dont on lui avait assuré, pendant toutes ces années, que ce devait être, à jamais, la “der des der” !
Mais les hommes ne savent que mentir, et rien ne change. Les années passent, avec leurs passions et leurs petits soucis, leurs joies aussi, heureusement ! Et la révolution des jours ramène au présent l’angoisse et la peur, comme si les fils n’avaient rien appris des souffrances de leurs pères. Comme si la bataille des Dardanelles, ou celle du Chemin des Dames, n’avaient jamais existé ! Tant de morts, de larmes, de chagrin, de souffrances, tant de souvenirs qu’on ne peut oublier, qu’on enfouit tout au fond de son coeur, pour survivre !
Et voilà que c’était de nouveau la guerre, que tout recommençait ! C’était un cauchemar, cela ne pouvait pas être vrai. Tine se pinça. Il fallait qu’elle se réveille ! Non, elle ne rêvait pas, hélas. Tout se passait comme si la vie sur terre n’était qu’un océan houleux et indomptable, indifférent aux souffrances des hommes, charriant dans les plis de ses vagues, guerres et pleurs, pour les rouler dans ses flots, pendant des années, et les déposer, un jour, sur la plage du temps, à nos pieds ! Galets de malheur, soigneusement polis, coquillages au goût amer, offerts aux hommes, comme des présents. Pourquoi ?
Tine dut se secouer pour chasser ces idées sombres, qui étaient accourues du fond de son angoisse, comme de lourds et menaçants nuages noirs. Elle regarda la petite Vierge de pierre, miraculeusement sauvée des ravages du temps, et qui ne veillait plus désormais que sur son potager. Elle avait des traits enfantins et serrait dans ses bras un petit Jésus dans ses langes. La statue exprimait naïvement tant d’innocence et de pureté que Tine en eut les larmes aux yeux !
Un instant, (elle l’eût juré), ce fut comme si Marie lui avait souri ! La lueur argentée qui s’exhalait des pierres rendues brillantes par une averse, attira son regard, comme si la mousse, avec ses milles petites perles qui s’accrochaient à elle, chantait une louange à la vie. Comme si, brusquement, c’était tout le jardin qui entonnait un hymne à l’amour !
Son visage s’éclaira, et il ne resta plus rien soudain, de cette sombre mélancolie qui, l’instant d’avant, s’était abattue sur elle, et avait attristé son coeur. L’affreux nuage dissipé, sa bonne humeur naturelle revint au galop, et elle répondit au clin d’oeil malicieux que lui envoyèrent Persil et Ciboulette, les bons compères de la salade. Et Dieu sait que Tine aimait la salade ! Elle choisit une laitue au gros coeur généreux et cueillit une pleine poignée d’herbes odorantes : et si elle accompagnait ce soir, ses pommes de terre en robe des champs d’un fromage blanc à l’ail et aux fines herbes ? Cette idée acheva de lui rendre le sourire. Son panier dûment rempli, elle retourna à la cuisine, non sans avoir au passage lancé une mesure de grain aux poules qui caquetaient sous les écuries. Les cinq heures du soir sonnaient au gros clocher carré du village.
Des cris d’enfants lui rappelèrent la présence des petits Parisiens. Tine se hâta, car il lui fallait encore leur préparer à dîner, les laver et les mettre au lit. Après quoi, elle irait chercher les bouteilles vides au cellier.
Basile, Jean et François, sans parler de Georges, que sa cinquantaine dépassée mais joviale, avait également sauvé de la mobilisation, devaient arriver le lendemain, vers les dix-sept heures. Ils avaient prévu de préparer une production collective de jus de pommes et de poires ! Ce jour là, la cuisine grande ouverte sur la cour, ne désemplit pas de toute la journée. On s’y bousculait : qui pour apporter les fûts pleins de jus frais, les autres, pour le mettre en bouteille, d’autres encore pour le pasteuriser ou procéder à la fabrication du pommeau, subtil mélange de jus et de calva. C’était un travail qui exigeait une sérieuse organisation.
***

Pour cette journée, Tine se faisait traditionnellement aider de sa soeur Jeanne, l’épicière. Mathilde, l’épouse de Firmin, l’accompagnait parfois. C’était une fausse blonde platinée mais, point trop fière, et qui passait le plus clair de sa vie au balcon de sa salle à manger ou à écouter les dernières chansons à la mode, en se vernissant les ongles de pied !
Marie, sa belle-soeur, fermière et épouse rangée de son frère Georges, ainsi que Suzon, avaient également tenu à participer. L’accorte petite serveuse du bistrot de Favranche, la plus jeune de toutes et aussi, la plus délurée – d’autres auraient dit, effrontée ! – montait par jeu, pour échanger des potins. Elle avait exprès demandé son après midi. On ne reconnaissait plus la cuisine de Marengeville.
C’était une ruche bourdonnante, où chacun s’affairait gaiement, qui à débiter du petit bois, qui à manier le goupillon, à remplir les bouteilles ou à servir ces messieurs, qui allaient et venaient, entre le pressoir et la cuisine, et dont il fallait régulièrement soutenir l’allant, à coups de petits calva. Avec, en bruit de fond, le babillage incessant de ces dames, qui n’arrêtaient pas. Cette année, les femmes qui s’ennuyaient sans leurs hommes, arrivèrent les premières, dès quinze heures. Mathilde et Suzon voulaient tout savoir sur la nouvelle vie d’Hélène et assaillaient la pauvre Tine de mille et une questions, sur Paris, la mode dans la capitale, sur les films, les dernières chansons et ces fameux masques à gaz, dont on disait que tout un chacun les trimballait partout, même dans les dîners qui faisaient courir le “Tout Paris.”
“Quand est ce que Louis allait rentrer ?” “Est-ce que les filles redoutaient les bombardements ?…” C’était une avalanche de questions ! Il était bien difficile de satisfaire la curiosité de toutes, mais Tine adorait ça. Que l’on fasse cercle autour d’elle, être la reine d’un auditoire suspendu à ses lèvres qui buvait ses paroles, la ravissait. D’autant, que cela la changeait de son train-train habituel.
Espérant calmer l’ardente curiosité de son petit monde, elle entreprit de commenter en détail la dernière lettre d’Hélène qui, heureusement, était riche en anecdotes.
— Je dois dire, commença Tine, que notre Hélène a beaucoup de chance. Le restaurant de la tante Sophie est un repaire de vedettes, d’artistes et de gens de lettres, qui s’y donnent rendez-vous. On y déjeune, dîne et soupe dans les meilleures compagnies. Elle a ainsi, déjà entr’aperçu, entre autres : Damia, Lucienne Boyer, Gabin, Maurice Chevalier, Raimu, etc…
— Dieu du Ciel ! Ponctua Suzon, bouche bée !
Mathilde, sous le choc, en resta d’abord pétrifiée. Revenue de son ébahissement, elle retrouva sa voix, qui trahissait son enthousiasme, de plus en plus communicatif :
— Et Piaf ? La Môme Piaf, elle l’a vue aussi ? Je l’adore ! Et Mathilde de fredonner : “Comme un Moineau” …
Suzon l’interrompit sans ménagement :
— Je t’en prie, tu chantes comme une casserole ! Laisse Tine nous raconter la suite. Hélène est-elle déjà allée au music-hall ?
— Oui, avec Pauline, une fois ! Elles sont allées à l’ABC. Elles ont eu des places gratuites, si c’est pas une veine, ça ! Hélène adore Damia. Il paraît qu’elle est pa-thé-ti-que : elle chante sur scène les bras nus, et le corps moulé dans un long fourreau noir, au milieu d’une flaque de lumière blanche !
— Ouahh !
— Je ne vous dis pas ! “C’est divin, poignant, à en mourir” nous dit Hélène ! Je la cite, commenta Tine. Pauline, elle,préfère Maurice Chevalier, avec son canotier deconnivence. Elle chantonne même en servant les clients à longueur de journée : “Ma Pomme, c’est moi-aha, j’suis l’plus s’heureux des s’hom-mes, ma pom-me, ma pom-me,”ajoute Hélène. Parce que le soir, les filles aident la Tante Sophie à servir en salle à manger. Hélène n’a plus une seconde pour souffler !
Tine savourait son effet. Les yeux de ses interlocutrices s’arrondissaient de plaisir et d’envie. Mais le regard de François, que Tine cueillit au bord du chaudron où l’eau commençait à frémir, noircissait à vue d’oeil, comme un ciel d’orage. Il s’en prit aux enfants qui se chamaillaient dehors, et dont les cris retentissaient jusque dans la cuisine.
— Remarquez,… il ne faudrait pas croire que les filles ne font que s’amuser, rassura-t-elle ! Non seulement elles aident, le soir, au restaurant, mais le programme de leurs études est très chargé. Secrétariat, sténo, économie, droit, pour Pauline. Littérature, anglais et lectures pour Hélène. Ses professeurs lui font découvrir toute la littérature moderne. Elle lit un certain Proust, qu’elle apprécie, semble-t-il, et puis, beaucoup d’autres encore : Colette et Gide, entre autres. “Des auteurs formidables” raconte-t-elle, je ne vous en dirai pas plus, car je n’y connais rien, personnellement !
Malgré le brouhaha, François, qui remplissait silencieusement les bouteilles, n’avait pas perdu une miette des propos de Tine. Celle-ci s’en aperçut et continua, plus mesurée :
— Elles vont aussi au cinéma, de temps en temps : Gabin, Von Stroheim et Dalio, dans la “Grande Illusion” de Renoir, les ont emballées. Au théâtre, elles aiment bien Guitry, qu’elle vont applaudir, depuis le poulailler, quand le couvre-feu le permet.
— Et la mode ? S’enquit Jeanne, si coquette, que les patrons de Paris n’avaient pour elle aucun secret!
Il est vrai que, même au fond de son magasin, parmi ses sacs de riz et de haricots blancs, elle savait se mettre à son avantage, à l’aide du plus modeste bout de chiffon. Elle était un as en couture et ne levait le pied de sa machine à coudre que pour servir ses clients. Ses tabliers à volants faisaient l’admiration de toutes.
— Oui, Tine ! Parle-nous de la dernière mode parisienne. Je suis sûre qu’Hélène t’en a touché deux mots.
— Oh, vous me tournez la tête avec toutes vos questions !
Tine faisait semblant d’avoir besoin d’air. En fait, elle savourait ce moment, qui l’amusait au plus haut point. Et puis, elle ne voulait pas décevoir sa petite soeur qu’elle aimait tendrement, bien que la mode fût vraiment le cadet de ses soucis. Elle continua donc à commenter par le menu les lettres d’Hélène, gênée cependant, par l’attitude bizarre de François.
— Quand il leur reste une après-midi de libre, le samedi, elles font les grands magasins et même, le Fbg St Honoré. Hélène doit ramener Pauline de force et l’arracher de ces cavernes d’Ali Baba, où l’on peut, en une après-midi, facilement dépenser tout un mois de salaire en colifichets, petits bibis coquins, parfums, lingerie, toilettes plus somptueuses les unes que les autres, dans un décor de rêve ! Hélène s’est achetée un parfum très à la mode,“Shalimar” de Guerlain, pour jouer à la dame et Pauline, un chapeau à voilette et plumes, qu’elles s’échangeront, disent-elles.
Tine reprit son souffle.
— On voudrait encore avoir vingt ans, et les écouter sans s’arrêter, soupira-t-elle. J’imagine qu’elle doivent bien s’amuser, mais c’est de leur âge, ajouta-t-elle, en regardant François. J’espère seulement que la guerre ne viendra pas trop vite leur gâcher la vie. C’est quand même dommage qu’elle éclate juste maintenant!
***

Les hommes et les gamins remontaient de la cave, où ils avaient entreposé des dames-jeannes, remplies de pommeau. Un remue-ménage de rires et de blagues accompagnaient leurs pas.
— Alors, Tine, tu a pensé à nous ? S’enquit Georges, qu’une nouvelle rasade d’un calva râpeux ragaillardit à vue d’oeil. On a une faim à dévorer un veau tout cru, pas vrai, P’tit Louis ?
Le garçonnet avait les joues rouges et le regard complice.
— Ouais. Et sa mère avec !
Tine éclata de rire. Le petit poulbot n’avait pas sa langue dans sa poche. Quant à Georges, il avait le même appétit, et l’humeur aussi gouailleuse que sa soeur aînée. C’était de famille. Jeanne, tout en écoutant sa soeur parler du “Printemps” et des “Galeries Lafayette” – un monde qui lui paraissait aussi lointain et inaccessible que la planète Mars, et où elle n’avait naturellement jamais mis les pieds – avait déjà sorti miches de pain, beurre en motte, crème épaisse, jambons, pâtés, rillettes, saucissons fleurant bon, fromages et cidre. Elle avait versé dans les assiettes creuses une soupe au lard, dont le fumet aurait réveillé un mort, et ajouté, pour chacun, une généreuse cuillerée de crème. Les yeux des petits Parisiens brillaient. Tout le monde prit place en se serrant autour de la grande table, qui en poussant son voisin, qui en se rebiffant pour rire. Les gamins n’avaient jamais été aussi gâtés ! L’ambiance était chaude, malgré l’air sévère de François, les rumeurs de guerre et l’absence des proches qui avaient été envoyés faire le guet sur la ligne Maginot. Les joues n’avaient pas besoin d’être ravivées par le bon feu qui flambait dans l’immense cheminée. Seul, François, attirait tous les regards par sa mine renfrognée, laquelle déchaîna contre lui quolibets et mises en boite.
— Mon pauvre vieux, faut pas te laisser aller, parce que ta poule mène la grande vie à Paris, t’en verras d’autres, va !
Les blagues oiseuses, devant les gamins, au sujet de sa jalousie qui crevait les yeux de tout le monde, l’achevèrent. Il quitta la tablée, le front rageur et le regard noir, sans prononcer un mot, et jeta sa serviette sur le banc. Ce qui eut pour effet de redoubler l’ardeur moqueuse de ses compagnons.
— Oh, cria Georges en riant, faut pas pousser Mémère dans les orties, parce que ça brûle!
Tout le monde éclata de rire.
— Ce petit instituteur bêcheur, ça lui fait les pieds, commenta Jean, lorsque la porte de la cuisine claqua brutalement derrière François.
— Ouai, le remettre en place, ça peut que rabaisser son caquet.
— Tu exagères, Georges ! Devant les enfants, quand même…
Georges, qui détestait être morigéné par sa soeur en public, et que les intellectuels de tous poils agaçaient prodigieusement, aplatit son énorme poing sur la table, en guise de commentaire.
— Quoiqu’il n’ait pas tout à fait tort, au sujet de ta protégée, ajouta-t-il, perfide, à l’endroit de Tine !
— Quoi, protesta-t-elle ! Tout ça, parce qu’elle prend du bon temps et s’amuse ! Tu ne voudrais pas qu’elle se lamente, quand même ? Elle a bien raison d’en profiter, la p’tiote. Moi, si j’avais pu, j’en aurais fait autant, à son âge, je ne me serais pas privée !
Mathilde et Suzon approuvaient, l’air entendu. Marie, prudente, ne pipa mot. Seule, Jeanne, vint au secours de sa soeur et d’Hélène, qu’elle aimait depuis sa plus tendre enfance, et rabroua vertement son frère, dont elle n’avait pas peur.
— Mais qu’est-ce qu’un gros balourd comme toi peut comprendre à une jeune fille ? Surtout, lorsqu’elle est aussi intelligente et raffinée que notre Hélène !
Georges maugréa et lampa un verre de Sancerre, que Tine avait sorti de la réserve. Basil, qui avait assez de soucis avec sa ferme, depuis que son fils et la moitié de ses ouvriers l’avaient quittée, estima que le sujet devenait scabreux. Il n’avait nulle envie d’alimenter une dispute qui risquait de prendre feu. Aussi, choisit-il prudemment de complimenter Tine sur les vins de Louis. Il s’enquit de son retour prochain et fut un peu dépité d’apprendre qu’il ne reviendrait pas avant une bonne dizaine de jours.
Basil n’était pas bavard. Sa tactique était toujours d’attendre pour voir venir, et s’informer de source sûre, pour mieux prévenir. C’était un roublard, plus fin qu’il n’y paraissait. Et sa préoccupation majeure, en ce moment, au même titre que Georges d’ailleurs, était d’échapper à la réquisition. Pour sauver autant de matériel et de bétail qu’on pouvait. Les deux hommes avaient leurs éclaireurs au café et une amie, en la personne de Jeanne, qui devait se couper en deux, maintenant qu’Henri était parti. Elle devait à la fois servir ses clients et, de loin, surveiller la Suzon qui, désormais, tenait le bar toute seule. Ce qui n’était pas chose aisée. Car le café de la Mairie, était le lieu privilégié du village, où s’affrontaient les hommes et les idées, devant un petit verre. On n’y refusait personne, quelle que soit son opinion. Et chacun y allait de son commentaire personnel, plus ou moins pertinent. Si les événements s’y prêtaient et ne portaient pas trop à conséquence, c’était passionnant de voir toute cette effervescence qui poussait à la consommation. Mais, quand les esprits s’échauffaient, ça devenait moins propice au commerce et on n’avait plus envie de rigoler. Jeanne, elle aussi, avait hâte de voir Louis revenir de ses pérégrinations, pour entendre son opinion, et le dit à Tine. Bref, tout le monde se sentait un peu orphelin, lorsque Louis s’absentait, comme s’il avait été une sorte de sage, dont on attendait les lumières. Même Firmin le maire, plutôt “rouge”, côté politique, et qui n’était pourtant jamais d’accord avec lui, le disait !
L’esclandre de François oubliée, la soirée s’acheva dans la bonne humeur générale. Tine, encouragée par les cris des gamins, servit des pommes au four, à la gelée de groseille, encapuchonnées de crème fouettée. Un régal ! Tout le monde se lécha les babines et en redemanda. Une semaine plus tard, le téléphone retentit.
La sonnerie grêle qui sortait du mur surprit Tine. Elle n’était pas habituée à ce timbre qui s’égosillait, impatient. Elle se dépêcha au petit trot et, essoufflée, décrocha le combiné.
— Allo-o ?
C’était Louis, qui l’appelait de chez Sophie. Il avait terminé sa tournée et rentrait samedi avec les filles qui, tant-pis, se feraient porter malades, lundi.
— Oh, ce n’est pas très sérieux, protesta Tine !
Mais Louis n’avait cure de cette désapprobation, qu’il savait de pure forme. Tine se réjouit de revoir bientôt sa petite famille.
— C’est d’accord ! Je vous attends donc samedi, en soirée.
— Soyez prudents au volant ! Ne put-elle se retenir de recommander.
— Mais oui, ma bonne Tine, la rassura Louis.
Tine raccrocha.On ne s’éternisait jamais au téléphone, à Marengeville, bien conscients que ce petit miracle que l’on devait au progrès était un luxe qu’il fallait savoir respecter !
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