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Saga : l'Héritage d'Agnès - Tome 1 - § 2

Une arrivée attendue

Marengeville, été 1931. Les vacances commencent…


La belle auto de Louis

La route poussiéreuse défilait sous le soleil de cette fin d’après-midi estivale.

Dans l’élégante limousine de Louis, qu’il bichonnait avec amour dès que son travail lui laissait quelques loisirs, tout le monde transpirait, malgré les vitres grande-ouvertes.

Solange, fatiguée par le voyage, s’éventait et Hélène s’agitait.

— Grand-père, quand-est-ce qu’on arrive ?

On avait bien emporté une thermos de grenadine pour l’enfant et une autre, emplie de thé froid aromatisé à la menthe fraîche, mais Louis avait hâte de se rafraîchir, tant il faisait chaud. On venait de quitter St Hymer, et la route sinueuse n’en finissait pas de dérouler ses lacets dans un bocage verdoyant, ponctué de roses trémières et de pois de senteurs. Bois et vallons se succédaient où bouillonnaient parfois les eaux claires d’un petit douet. Les charmilles laissaient entrevoir quelques tendres prairies, plantées de pommiers, où paissaient mollement des vaches brunes aux larges tâches blanches.

On ne serait pas rendu à Marengeville avant dix-sept heures. Les collines ondulaient doucement comme une soie verte, et la campagne normande sentait bon le foin, le trèfle blanc et l’aubépine. La vue de ce paysage estival, si riant, si paisible, emplit Louis d’une joie communicative.

La jolie et si verte campagne normande, du côté de Favranches
La jolie et si verte campagne normande, du côté de Favranches

— Allons, les enfants, encore un peu de patience ! Je suis sûr qu’Augustine nous aura préparé un petit en-cas, pour nous ragaillardir et nous faire patienter jusqu’au repas.

-Oui, oui, gazouilla Hélène, en tapant dans ses mains, ravie de retrouver le vieux château de son grand-père, et les bonnes confitures de sa nounou !

C’était une enfant de dix ans, très éveillée pour son âge, et toujours joyeuse. D’une intelligence bien au-dessus de la moyenne, à ce qu’on disait ! Elle ravissait Louis par ses remarques malicieuses, sa curiosité toujours en éveil, son humeur gaie et entraînante, qui tranchait sur le caractère sévère et ennuyeux comme la pluie d’Agnès, qu’il devait supporter à longueur d’année.

Louis se sentait d’excellente humeur. Avec ses cinquante huit printemps, qu’il portait beau, et les grandes vacances qui commençaient, il se sentait plus jeune que jamais ! On arriva dans les temps à Marengeville. Le soleil, qui dorait les vieilles pierres des hauts murs, donnait au vieux château un petit air coquet qui le rendait soudain moins austère. Il semblait soupirer d’aise. Comme si l’antique forteresse avait voulu saluer l’arrivée des Parisiennes !

Augustine avait entendu le ronronnement du moteur et ouvrait déjà les grandes portes qui défendaient l’entrée du “Manoir,” comme Solange se plaisait à l’appeler, pour taquiner son père. Hélène sauta hors du véhicule, avec la prestance d’un jeune animal, et courut sauter au cou de sa “Tata-Tine”.

— Tine, te voilà ! Oh, je suis tellement contente, s’exclama l’enfant, avant de se précipiter dans les bras confortables de sa nourrice.

— Tu m’as tellement manqué, ma chérie ! Viens vite voir le bon goûter que Tata-Tine t’a préparé.

Tine était veuve. Elle avait perdu son mari en 1917 et ne s’était jamais remariée. Elle n’avait pas d’enfant et était pour Hélène une vraie Maman-Poule.

Toute à sa joie de pouvoir de nouveau gâter sa petite fille chérie pendant les trois mois des grandes vacances, elle ne fit pas attention au regard réprobateur que lui lança Agnès, outrée devant ces débordements affectifs.

Louis rangea la voiture dans un garage qu’il avait aménagé dans ce qui avait dû, jadis, être des écuries. Agnès salua sa nièce et sa petite nièce sans chaleur excessive, mais avec politesse. Un reste de sa bonne éducation, pensa Louis en un éclair, pendant qu’il déchargeait les valises.

***

-Ouf, voilà la dernière !

Louis s’épongea le front.

— Bon, je vous laisse les filles, je vais boire un coup ! Je me sens fourbu.

— Merci, papa ! Va te reposer maintenant, tu l’as bien mérité. Je monte nos bagages, et je te rejoins dans une petite minute. Sais-tu où est Hélène ?

— Elle est ici, Solange. Elle avait une petite faim !

Solange éclata de rire en voyant sa fille sortir de la cuisine, une tartine dans chaque main. Dans ses petits souliers vernis, ses socquettes blanches, sa robe écossaise et son canotier à ruban, elle était vraiment adorable.

Tine la regardait, l’air attendri.

Solange saisit un sac, et se dirigea vers la Tour Sud-Est, où elle avait sa chambre.

— Donnez-moi ça, Solange, je vais vous aider à vous installer.

Tine, d’autorité, s’empara du bagage.

— Merci, Tine, ce n’est pas de refus, par cette chaleur.

Les deux femmes envoyèrent Hélène en éclaireur et disparurent dans l’escalier. Cinq minutes plus tard, Tine redescendait, laissant Solange faire un brin de toilette ; Hélène, sautillant sur ses talons.

Je suis épuisée, songea Solange, en se déshabillant. Qu’elle figure d’enterrement, cette tante Agnès quand même, je ne m’y habituerai jamais ! Je me demande comment père arrive à la supporter ? J’aimerais tellement qu’Hélène puisse vivre un petit moment ici, au château.

Mais comment Papa va-t-il réagir, quand je vais lui présenter Steven ? Si j’essayais de parler à la Tante, peut être qu’elle pourrait lui dire deux mots ?

Cette pensée, totalement incongrue, la réconforta cependant un peu. Elle se rafraîchit, et s’éclaboussa en s’aspergeant d’eau. Il n’y avait pas l’eau courante dans les chambres, et il fallait se laver dans une cuvette de faïence, comme au Moyen-âge. Enfin, c’était un inconvénient supportable pour quelques jours. Solange avait le caractère accommodant de son père. Et était parfois aussi, il faut le reconnaître, d’une naïveté déconcertante.

Quelques minutes plus tard, elle était au salon, essayant de dérider la Tante, devant une tasse de thé :

— Je vous trouve en bonne forme, ma tante ; vous rajeunissez.

Les quarante-huit printemps de Tante Agnès s’émurent du compliment et elle esquissa un sourire contraint. Elle aimait qu’on la flatte, mais prenait un soin tout particulier à le dissimuler.

-J’espère que notre présence ne va pas trop bouleverser vos habitudes, Tante Agnès.

Agnès sourit. Cela ne lui arrivait pas souvent, mais elle flairait qu’il y avait anguille sous roche, et que sa nièce avait envie de lui confier quelque chose. Sa curiosité la titillait. Elle se montra aimable :

— Ma chère nièce, je te remercie de ta sollicitude. Pour ce qui est du dérangement, tu sais bien que tu es ici, chez toi !

Elle appuya à dessein sur le “chez-toi .“

— Cela dit, tu m’as l’air un peu tendue, il me semble. La fatigue du voyage, sans doute ; encore une tasse ?

— Je vous remercie, ma tante.

Agnès semblait particulièrement bien disposée aujourd’hui. Solange s’enhardit :

— Voyez-vous, j’ai fait la connaissance d’un Anglais, il y a de cela quelques semaines.
C’est un homme correct, et fort sympathique et… nous nous entendons très bien. Or, il souhaite me présenter à sa mère. Il habite à Salisbury. L’idéal serait qu’il vienne me chercher ici, après la fête du 14 juillet. J’avais pensé que, peut -être…

Solange marqua un temps d’arrêt, puis poursuivit  :

— Je pourrais vous laisser Hélène, le temps de voir venir…

— Ton père est-il au courant de ton projet de remariage ? Car, si j’ai bien compris, c’est de ce dont il s’agit, n’est ce pas ?

— Ecoutez, ma tante, il y a peu de temps que je connais Steven, et je n’ai encore mis personne au courant. Père ne sait rien. Justement, je me disais que, peut-être vous pourriez lui en toucher deux mots.

— Je te remercie de ta confiance, mais qu’attends-tu de moi, au juste ?

— Eh, bien, bredouilla Solange, en fait… c’est idiot, je sais, mais je crains la réaction de père !

— Ah, c’est donc ça !

Agnès se sentait comme au théâtre, elle jubilait. Elle se serait presque frottée les mains de satisfaction, tant elle espérait qu’il y aurait, ce soir, des grincements de dents. Cela l’amusait, lui faisait passer le temps ! Mais la perspective de devoir subir la gamine au château, pendant tout le mois de juillet, et peut-être même le mois d’août, fit instantanément virer son humeur.

— Tu aimerais que je prépare le terrain, n’est ce pas ?

— J’avoue que vous êtes très fine, tante !

Agnès sentit brusquement la moutarde lui monter au nez, et ne put se retenir :

— Oui, enfin, ce n’est pas bien difficile de voir où tu veux en venir. Tu veux jouer la fille de l’air, pour filer le parfait amour avec ton gentleman, et te débarrasser de ta fille ! C’est clair comme de l’eau de roche. Ne compte pas sur moi, pour te faciliter les choses auprès de ton père ! Mais je vais quand même, de ce pas, le prévenir que tu souhaites lui parler après le dîner.

Cela dit, Agnès se leva, outrée de l’audace de sa nièce.

Solange pétrifiée, resta clouée sur son fauteuil. Comment avait-elle pu espérer que cette harpie lui vienne en aide ? Comment tourner les choses, pour que père comprenne ? Pour qu’il n’imagine pas – surtout !- qu’elle avait l’intention d’abandonner Hélène ! Tout ce qu’elle souhaitait, c’était seulement qu’il en prenne soin, pendant les vacances, pour lui laisser le temps d’aller là-bas, en Angleterre, faire la connaissance de Maud, la mère de son ami. Elle ne pouvait l’emmener avec elle au manoir de Salisbury, c’était délicat.

La voix tonitruante d’Augustine l’arrêta net dans ses pensées.

— A table, tout le monde !

Augustine était une brave femme, mais pour les manières, pensa Solange, elle manquait vraiment de classe ! Cette pensée ne l’empêcha nullement de se rendre dans la salle à manger avec empressement, tant elle avait faim, après une si fatigante journée.

Tout le monde prit place autour de la grande table ronde et le dîner se déroula agréablement, malgré la tension de Solange et la colère difficilement contenue d’Agnès.

La tante attendait cependant la suite de la soirée, non sans une certaine impatience. Après qu’Hélène se fût retirée dans sa chambre, juste après la tarte au pomme – la pauvrette baillait à s’en décrocher la
mâchoire – Louis réclama qu’on lui servît son pousse café au petit salon.

— Solange, ma chérie !

Louis se dirigea vers le salon rose, où son fauteuil favori l’attendait.

— Ta tante me dit que tu as quelque chose d’urgent à me dire. Parle mon enfant, je t’écoute. Viens, et mets toi à l’aise. Tu veux une petite liqueur de mûre ? Tine la réussit très bien, tu sais.

— Non merci, père ! Ce que j’ai à vous dire est… disons, un peu délicat.

— Oh, tu me vouvoies, ce n’est pas bon signe. Allons, on dirait que je vais te manger  ! Tu n’as plus dix ans tout de même. Je t’assure que tu ne crains rien, je ne suis pas le grand méchant loup !

Mais le sourire de Louis n’arrivait pas à décider Solange.

— Allez, jette toi à l’eau ! Tu peux me parler en toute confiance.

Solange prit son courage à deux mains et déclara tout à trac, comme pour se délivrer de son angoisse :

— Eh bien voilà, papa… je voudrais me remarier !

Ouf, c’était dit.

— J’ai rencontré un Anglais, c’est un journaliste de la BBC, un client de la banque où je travaille, et il souhaite me présenter à ses parents. Son père, Archibald, est un vieux militaire. Te rends-tu compte qu’il a fait ses premières armes dans la guerre des Boers ? Et qu’il commandait encore, après avoir longtemps vécu en Inde, un régiment sur la Somme, en 17 ou 18, je ne sais plus, à quarante-cinq ans ! Un baroudeur et en tous cas, une vieille famille anglaise…

Dans un premier temps, je ne voudrais pas compliquer les choses, tu comprends, en emmenant Hélène. Et…

— Et tu voudrais me la laisser, le temps de faire connaissance avec cette famille très “british”, qui t’impressionne un peu… Ton ami, comment s’appelle-t-il, au juste ?

— Steven ! Steven Murphy.

Solange était soulagée. Elle ne s’attendait pas à une réaction aussi sereine de la part de son père.

— Tu n’es pas contrarié, père ? J’avais tellement peur que tu m’en veuilles, que tu craignes pour l’avenir d’Hélène. Que..

— Que je pense que tu n’aimes plus ta fille, et que tu voudrais “t’en débarrasser” ? Tu as parlé à ta tante, je suppose, et cela a été évidemment son interprétation des faits ?

— Oui, bredouilla Solange, gênée.

— Père, je voudrais que tu comprennes !

— Mais ne t’en fais pas, ma chère enfant, j’ai tout compris. Je sais ce que c’est que de rester seul, après un veuvage douloureux. Tu oublies que je suis passé par là, moi aussi, quand ta maman nous a quittés, il y a douze ans. Je comprends ton espoir, et je souhaite que tu sois heureuse avec ton Anglais, et que sa famille t’accueille les bras ouverts, comme j’ai bien l’intention de le faire pour lui. Car j’espère bien qu’il va venir nous voir, ton gentleman ! Tu peux partir tranquille, va. Je serai là pour veiller sur Hélène, aussi longtemps qu’elle aura besoin de son grand-père. Et tu sais, un grand-père, ça peut parfois faire aussi bien qu’une maman !

Louis releva le menton de sa fille et la regarda dans les yeux :

— Allons, viens, et n’aie crainte. Tu sais bien que vous êtes toutes les deux ce que j’ai de plus cher au monde.

Solange se précipita dans les bras de son père, comme elle le faisait quand elle était petite.

— Quand comptes-tu nous l’amener, ton fiancé, ma chérie ?

— Oh papa, je suis si heureuse. J’avais prévu qu’il vienne me chercher après demain !

— Déjà ! Enfin, je comprends. Ah, l’amour ! Je serai heureux de faire sa connaissance.
Peux-tu le joindre au téléphone, pour le prévenir que nous l’attendons ?


le seul luxe du château

Le téléphone était le seul luxe du château. Car, si Louis n’avait pas jugé que l’eau courante, ni même l’électricité, fussent nécessaires dans les chambres, par contre il s’était fait instaler deux postes de téléphone : l’un dans le petit salon, et l’autre, sur son bureau !

— Mais bien sûr, il a le téléphone, tu penses, il travaille pour la BBC !

— Alors, dépêche-toi, il n’est pas encore trop tard, appelle-le vite !

Solange était comme sur un petit nuage.

***


 


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