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Saga : l'Héritage d'Agnès - Tome 1 - § 3

La remise des prix

Année scolaire 1938-1939 . Ecole Ste Thérèse des Demoiselles de Lisieux. Des lauriers pour Hélène. Pauline, bien curieuse ! Le bruit des bottes se rapproche.


Le journal d'Hèlène

Le vieux couvent bruissait comme une ruche. On eût dit que ces demoiselles ne savaient plus où donner de la tête.

Il est vrai que la fête de fin d’année représentait tous les ans un événement pour les élèves ! Mais aussi pour les professeurs et les parents. C’est pourquoi, chacun participait à sa manière, pour aider à la réussite de cette journée pas comme les autres.

En ce vendredi ensoleillé de juin, dans le préau, on manquait de bras pour déplier les chaises et installer l’estrade où, le lendemain, allaient monter les prix d’excellence. Pauline chercha Hélène du regard et se dit que celle-ci ne faisait visiblement pas partie du commando de choc qui s’activait autour d’elle. Ce qui ne la surprit guère, d’ailleurs. Elle résolut d’aller la chercher au pas de course. Le long couloir jaune défila à toute vitesse et la jeune fille se trouva bientôt à la hauteur de la chambre de son amie.

Elle gratta à la porte comme une petite souris et l’entrouvrit. Sa frange délurée et ses deux grands yeux rieurs la précédaient :
— Hélène ! Tu es là ?
Hélène écrivait tranquillement et se contenta de lever les yeux vers l’arrivante, dans une économie de geste qui la caractérisait.
— Ah, c’est toi, Pauline ? Entre !
— Pourquoi restes-tu terrée dans ta chambre comme un mulot dans son fromage ? Tu sais qu’on installe le préau et on a besoin d’aide. Tu n’en as pas assez d’écrire ? Tu ne le sais peut-être pas, mais l’école est finie, ma Belle, et de plus, tu as brillamment réussi tes examens ! Alors, laisse tes plumes et tes cahiers, s’il te plaît et viens.
— J’arrive ! Je viens juste de terminer. Je range et je suis à toi dans deux petites minutes.
— Mais, que tu fais donc de si mystérieux ?
— J’écris mon journal. Voilà, tu sais tout, à présent. Ce que tu peux être curieuse, quand même !
— Fais voir ! Pauline se pencha sur le cahier à carreaux et l’écriture soignée d’Hélène :
— Mais, c’est un vrai roman ! Tu écris déjà tes mémoires ?
La curiosité de Pauline l’emporta et elle jeta un coup d’oeil sur les premiers mots qui s’offraient à elle :
Marengeville, juillet 31 :
L’écriture fine et élancée d’Hélène couvrait toute la page. Pauline ne put résister au plaisir de lire les quelques lignes que son amie venait d’écrire :

“Je me souviens de cet été là comme d’un rêve, tellement nous nous sommes amusés, grand-père et moi ! On venait à peine de poser nos valises au château, que les événements se précipitèrent.
Le lendemain, ce fut l’arrivée en tambours et trompettes de Steven, dans sa voiture rouge décapotable. Grand-père, qui adorait les belles mécaniques n’en revenait pas de ses chromes et de ses performances sportives ! Maman était aux anges. Steven ne se fit pas prier pour nous faire essayer son bolide. Je ne sais pas comment nous fîmes pour nous serrer tous les quatre entre les portières, toujours est-il que tout Favranche nous vit passer en trombe, et que Steven alimenta pendant plusieurs semaines la chronique du village tenue par Jeanne, l’épicière, et amplifiée par Henri, son cafetier de mari !
Au bal du 14 Juillet, Steven nous fit danser, et le plus extraordinaire est qu’il invita même Agnès ! Je ne l’avais jamais vue dans cet état. On eût dit que la grâce l’avait touchée ! Un état qui retomba hélas, dès le lendemain, comme un soufflé hors du four, au départ du héros, ! Car Steven emmena maman illico de l’autre côté du Chanel, tant il était pressé de l’épouser ! Laissant une Agnès plus renfermée et dépitée que jamais.
Pendant toutes les vacances, Tine me gava de ses gourmandises dont elle avait la recette secrète : gelée de rhubarbe, marmelade de sureau, confiture de groseilles-framboises et de ses non moins savoureuses brioches, qu’elle tartinait allégrement, avant de me les offrir, avec un regard gourmand : “tiens, ma Belle, tu vas m’en donner des nouvelles de ma brioche,” disait-elle, en nous empaquetant une grosse part, qu’elle fourrait dans notre musette, juste avant que grand-père ne sonnât le départ à la pèche. Car grand-père avait lui aussi ses petits secrets. Il confectionnait lui-même ses appâts dans la cuisine, ce qui avait le mérite de mettre Agnès hors d’elle. Elle se mettait rarement en colère, vu qu’elle y était toujours, mais là, cela dépassait tout ce qu’elle pouvait supporter !

Ce matin là, elle chassa donc grand-père avec une véhémence encore jamais vue, tant les mixtures de Louis la dégouttaient. Moi, ça me faisait pouffer en silence, et sur le chemin qui menait au ru, où les truites argentées nous attendaient, Louis et moi nous éclatâmes de rire, devant le museau relevé de dégoût de la Tante ! Ce fut pour nous un délice incomparable et inoubliable que ce portrait d’elle, qu’elle nous offrit ce jour là en pâture ! Du jamais vu, de l’inédit, de quoi en rire jusqu’à la fin de nos jours !… Grand-père savait à merveille imiter sa soeur, et s’en donnait à coeur joie, quand elle avait le dos tourné. C’était mille fois plus drôle que Guignol !
Pauline riait franchement.
— Pauline, rends-moi ce cahier, s’il te plaît. Tu exagères. Un journal, c’est personnel. Tu es vraiment impossible !
— Bon, tiens ! Mais j’ai bien le droit de rire aussi de la mine de ta tante, non ? Au fait, elle habite toujours avec ton grand-père ?
— Plus que jamais : bon pied, bon oeil, comme une ortie.
— Et tu retournes le voir, ton grand-père, cet été ? Ou tu rejoins ta mère, à Londres ?
— Comme tous les ans, tu sais : je couperai la poire en deux ! Je vais passer le mois de juillet avec maman, et je serai en août, à Marengeville. Si tu veux, tu pourras venir nous voir.
— Peut-être, nous verrons. Mais en attendant, viens vite, on nous cherche sûrement déjà partout.

***

La distribution des prix fut très réussie. Solange, qui avait fait le voyage depuis Londres, tout exprès pour applaudir le succès de sa fille, n’en revenait pas : Le Baccalauréat ! Mine de rien, cette petite, c’était quelqu’un.

Louis et Tine débordaient d’admiration. Quand Hélène passa devant le grand jury et descendit, l’air pénétré, les marches de l’estrade devant le public des parents et tous les professeurs rassemblés, avec une pile de livres qui lui arrivait au menton, surmontée d’un superbe ruban bleu, Louis en eut les larmes aux yeux !
— On va en faire un docteur, au moins, de notre Hélène, dit Tine.
— Oh, non ! Elle aime trop les enfants : je crois qu’elle souhaite devenir institutrice, ou professeur peut-être, répondit Solange. Mais elle a bien le temps d’y penser. Laissons-la respirer un peu. Pour commencer, Steven et moi, nous l’emmenons en vacances en Grèce, pendant tout le mois de juillet. Papa, vous pourrez gâter votre petite chérie, au mois d’août.

Le retour à Marengeville fut triomphal et fort joyeux, d’autant plus que c’est Solange qui conduisait.
— Ton mari t’a appris à conduire, à ce que je vois, s’exclama Louis, quand sa fille lui demanda le volant. Décidément, rien ne vous arrêtera plus, Mesdames, ajouta-t-il, à l’intention de ses passagères ! Je suis sûr que notre Hélène va vouloir t’imiter, mais entre nous, je me fais vieux et je crois que je vais le lui offrir son permis, pour la récompenser !
— Comme ça, vous aurez un chauffeur à domicile pour vos vieux jours, pas si bête ! En attendant, je trouve que vous avez rajeuni, depuis que vous avez pris votre retraite, mon petit Papa ! Tine y est sûrement pour quelque chose… Ce ne seraient pas vos petites escapades avec elle, en amoureux, qui vous feraient le teint si rose ?
— Mais non, voyons, qui t’a dit ça ?
— Mon petit doigt, répondit Solange d’un ton malicieux, à l’adresse de son père.

Le vouvoiement, hérité de sa petite enfance, et qu’elle conservait parfois, lorsqu’elle était intimidée ou exprès, par malice, montrait combien Solange adorait mettre son père en boite.
— Maman !
— Oui, ma chérie ?
— Tu exagères ! Tine ne sait plus où se mettre.

Solange éclata de rire.
— Notre chère Tine n’est pas en cause, je connais seulement bien papa ! Le thé et la sauce à la menthe n’ont jamais obscurci l’esprit de quiconque, et ton vieux grigou de grand-père ne m’apprendra pas à faire des grimaces.

Louis, qui avait pris le parti de sourire dans sa barbe, ne releva pas.

-On arrive les enfants !
Tine fut la première à s’extraire de la conduite intérieure et à ouvrir le grand portail. Comme si elle voulait faire les honneurs de la propriété à toute la famille ! C’est vrai que depuis qu’elle s’était installée définitivement à Marengeville, avec la complicité ravie de Louis, elle s’y sentait chez elle. Malgré la réprobation silencieuse, mais éloquente d’Agnès, qui promenait partout son regard inquisiteur et ses lèvres pincées. Comme si elle eût été la morale personnifiée, rectiligne et glaciale, prête à vous foudroyer du regard à la moindre incartade ! Mais Louis n’en avait cure. D’autant que c’était Tine qui se chargeait de tous les travaux les plus durs, de la cuisine et du ménage, laissant à Agnès le soin de servir les petits fours au salon, quand elle ne préférait pas s’esquiver à l’anglaise.

Louis passait le plus clair de ses journées à faire ronronner le moteur de sa vieille Delahayes-Delage, à écouter les disques de sa jeunesse sur un phono antique qui marchait avec une manivelle, à lire le journal, ou à travailler dans sa bibliothèque au classement ou à la réfection des vieux bouquins que lui avait légués son père. De temps en temps, lorsque l’envie le prenait, il descendait vers le petit ru qui traversait le château, pour taquiner le goujon. Parfois, le matin, ou en milieu d’après midi, il allait faire un petit tour au village, pour discuter le coup avec Henri, au café.

Louis adorait entendre les commentaires des habitués, sur la politique et les ragots du coin et ainsi, humer l’air du temps. Henri, en outre, laissait sa radio constamment allumée, et l’on commençait, au “café de la Mairie” à écouter les nouvelles de plus en plus attentivement, depuis que le bruit des bottes nazies se rapprochait.

Et chacun d’y aller de son point de vue. Louis aimait bien les potins et écouter les revendications des uns et les autres, pour se faire une idée, comme il disait. Mais avec son intuition et sa perspicacité coutumières, il sentait que les choses s’envenimaient sérieusement à l’Est et commençait, —en son for intérieur— à redouter le pire.

***


 


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