Hôtel Kouros, chambres 115-116. Un été en Grèce. Les filles s’installent au château…

Une inimitable lumière baignait le balcon de l’hôtel de rose et de safran. Le soleil couchant, d’une douceur de miel, achevait de câliner les deux femmes qui s’entretenaient sur la terrasse de leur chambre, à demi allongées dans de confortables chaises longues. Pomponnées et fin prêtes, elles échangeaient quelques propos sans importance et goûtaient la fin de la soirée, en attendant l’heure du dîner.
— Cet hôtel est charmant, maman, un brin familial et loin du bruit des touristes qui préfèrent les grands palaces. Je me sens bien ici. Tu as eu raison de le choisir : comme havre de paix, il est idéal. Après les excursions, les visites de toutes ces ruines sublimes, le soleil et la poussière, c’est bien agréable de se détendre ici. Ce pays est merveilleux, néanmoins, je sens que je vais retrouver avec plaisir ma tanière favorite chez grand-père.
Solange s’alarma :
— Tu veux déjà nous quitter ?
— Mais maman, cela fait un mois que nous sommes ici !
— C’est vrai ! Tu as raison, ma chérie, mais ces vacances ont passé si vite, que je ne m’en suis pas aperçue. Et je me sens triste à l’idée que nous allons devoir nous quitter à nouveau. Et puis, il y a ces affreuses rumeurs. Steven est si alarmiste. Il est persuadé que nous aurons la guerre avec Hitler. Comment allons-nous faire ? Pour tes études à Paris, ce sera compromis. Je vais me faire un de ces soucis !
— Allons, maman, tu t’affoles pour rien. On a bien su calmer les esprits, l’année dernière. Je suis sûre que les Allemands n’ont pas plus envie que nous de s’engager dans une guerre qui ne peut être que meurtrière.
— Les Allemands, peut-être, mais ce type qui est à leur tête, ce Hitler, ne m’inspire pas confiance. Avec sa raie sur le côté, sa petite moustache noire des plus vulgaires, ses discours qui ressemblent à des diatribes enflammées et ses accents rauques : moi, les foules qui l’acclament en Allemagne, ne me disent rien qui vaille ! Te savoir loin de moi en cette période troublée, ne m’emballe pas du tout, ma chérie. Qui sait ce qui peut arriver ?
— Maman, tu te fais trop de soucis. Il y a le téléphone pour calmer tes angoisses. Et si ça va mal, nous aviserons, cela te va ?
Solange avait une peur panique de la guerre, qui lui rappelait d’affreux souvenirs et la mort de son frère, de deux ans son aîné, lorsqu’elle n’était qu’adolescente. Elle ne se sentait pas rassurée par les propos de sa fille, mais savait qu’elle ne la convaincrait pas de rester avec elle. Aussi, décida -t-elle, en ce dernier jour de leurs vacances communes, qu’il valait mieux ne pas la contrarier. Une mère n’est-elle pas toujours encline à noircir les événements, quand elle sent un danger pour son enfant ?
Solange se leva et rentra dans la chambre.
— Tu as peut être raison, ma chérie. Après tout, je m’inquiète sans doute pour rien, comme d’habitude.
Hélène vint embrasser sa mère, qui admirait sa silhouette élégante dans la glace :
— C’est parce que tu m’aimes trop !
Les deux femmes rirent, complices. Solange rajusta un détail de sa coiffure.
— Descendons, si tu es prête, car Steven doit se demander ce que nous faisons. Il nous attend au restaurant.
Pendant les jours qui suivirent, sur le bateau du retour, plus personne ne fit allusion à ses craintes personnelles, au sujet de la situation politique, et la croisière se déroula dans la bonne humeur et la décontraction. Rentrée à Londres, Solange retrouva son appartement bourgeois, son five o clock, ses parties de cartes, ses sorties mondaines et ses amies.
A Paris, Hélène se rendit chez Pauline, dont la tante tenait un petit café-restaurant près de la Place du Panthéon, dans un quartier calme et paisible. De là, elle appela Louis.
Comme dans tous les cafés parisiens, le téléphone était caché dans un coin sombre et collé au mur, face à la double porte battante des toilettes des Messieurs. Heureusement, Tante Sophie était à cheval sur la propreté et les petits coins fleuraient bon l’eau de javel et l’essence de lavande généreusement répandues.
Hélène décrocha le combiné et eut Marengeville après une attente raisonnable :
— Grand-père ? C’est moi, Hélène. Tu ne me reconnaîtrais pas, je suis couleur pain brûlé. Il y avait un soleil en Grèce, comme tu n’en as jamais vu en Normandie !
— D’où m’appelles-tu, ma chérie ? Comme tu es un globe-trotter, je m’attends à tout. Tu n’es pas en Chine, quand même ?
— Mais non, grand-père, je t’appelle de chez la tante de Pauline, qui me nourrit, comme si j’étais une oie à engraisser. Il faut que je me sauve, avant qu’elle ne me confonde avec ce volatile stupide et ne me transforme en pâté ! Cela te dérangerait-il, si j’amenais avec moi Pauline pour les vacances ?
— Absolument pas ! Je suis un amateur de jeunesse, tu le sais bien, et Tine sera ravie de faire la connaissance de ton amie. Mais, ne sera-t-elle pas surprise par l’humeur d’Agnès ?
La jeune fille rassura son grand-père :
— Ne t’inquiète pas, je l’ai mise au courant.
— Donc, elle est prévenue, et ta tante ne lui fait pas peur. Tant mieux ! Je vous attends toutes les deux, après demain. J’irai vous chercher au car, comme d’habitude.
— C’est entendu.
— Alors, à jeudi, ma chérie. Et, comme promis, je te donnerai ta première leçon de conduite.
— D’accord, grand-père, au revoir.
Hélène raccrocha et se tourna vers son amie.
— C’est ok, Pauline, tu peux venir, je le savais. Grand-père est une crème.
— Il ferait surtout n’importe quoi pour toi, je crois, répondit Pauline, qui connaissait Louis, à travers ce que lui en avait dit son amie, comme si elle l’avait côtoyé depuis toujours. Je me réjouis de voir de mes propres yeux “Marengeville,” dont tu m’as si souvent parlé ! Et surtout, de visiter ces horribles oubliettes où, paraît-il, pourrissent encore des squelettes !
— Plaisante tant que tu voudras, renchérit Hélène, mais je peux t’assurer qu’il ne s’agit pas du tout d’une légende.
— Oh ?
— Non, c’est la vérité. Une sinistre réalité qui m’a toujours fait froid dans le dos. Au point que je n’ai jamais osé m’aventurer sous les douves. Si tu veux y aller, tu iras toute seule ! Je n’ai aucun goût pour les tunnels sombres et suintants, ni pour les culs-de-basse-fosse et autres oubliettes mystérieuses.
— Brr, ne me dis pas qu’il y a même eu des salles de torture !
— Tu ne crois pas si bien dire. Il y a d’affreuses histoires qui ont circulé jadis, au sujet de ces chambres et couloirs secrets.
— Pour moi, il n’y a jamais de fumée sans feu. Et comme ce château est très ancien, et que les bâtiments actuels sont construits dans l’enceinte même de la forteresse médiévale, qui peut savoir aujourd’hui, ce que cachent ses entrailles ?
— Je n’en sais rien et préfère ne pas le savoir. En tout cas, je puis te rassurer sur un point, nous n’avons pas l’ombre d’un fantôme.
— Dommage, car cela m’aurait encore plus excitée.
— Pauline, tu n’es qu’une incorrigible aventurière. En attendant de visiter ces antres, viens déjeuner. Ta tante nous appelle. Elle va s’époumoner et faire fuir les clients.
La journée du lendemain se passa en préparatifs. Sophie fit des petits casse-croûte beurrés, fourrés au fromage, au jambon, au pâté, à la salade et aux oeufs. Elle rajouta une tarte aux pommes, et sortit la bouteille thermos pour le café.
— De quoi s’étouffer en route, se moqua gentiment Pauline. Tante Sophie a toujours peur qu’on meure de faim. Elle croit que nous partons pour le bout du monde et qu’il n’y aura rien à manger à notre arrivée !
— Je vois. C’est le double de Tine, en quelque sorte.
— Plaisantez, jeunes filles, plaisantez ! En attendant, je suis bien sûre que lorsque vous aurez un petit creux, vous serez contentes d’avoir emporté un panier bien approvisionné, répondit la tante du tac au tac. D’autant plus que vous prenez le train et le car. C’est quand même une route longue et fatigante !
— Ah, cette jeunesse, grommela Sophie, si on n’était pas là, ça ferait bien n’importe quoi. Comme de partir en voyage le ventre vide, et sans provision !
Hélène et Pauline laissèrent la tante soliloquer dans sa barbe et finirent leurs bagages en riant. Il fallait être fin prêtes pour le soir même.
Le lendemain, à neuf heures pile, le train s’ébranla comme prévu, sans une seconde de retard. Le voyage se passa sans incident notable et les filles prirent la correspondance avec le car, juste à l’heure. Dans le bus, elles ne résistèrent pas au plaisir d’entamer la tarte aux pommes.
Mais déjà, on arrivait ! A travers la vitre, Hélène avait repéré Louis et sa légendaire Delahayes-Delage, plus brillante qu’un sou neuf, qui rutilait de tous ses chromes et attirait tous les regards. Quand à Louis, il avait encore très fière allure, malgré ses soixante quatre ans bien sonnés. Il s’entretenait allégrement avec un vieil homme bavard qui tenait un vélo. Et la discussion semblait animée.
Hélène secoua Pauline qui s’était assoupie :
— Nous sommes arrivées, réveille-toi !
En une seconde, Pauline avait retrouvé tous ses esprits.
— Regarde là-bas ! La voiture crème et noire, c’est Louis. C’est grand-père. C’est lui tout craché. Je te parie qu’il est arrivé exprès en avance, pour avoir le temps de faire admirer son auto.
Le car poussif s’arrêta dans un râle et lâcha un soupir d’agonie. Il s’immobilisa au bord du trottoir, avec ses bagages sur le toit, comme s’il ne devait plus jamais repartir. Le chauffeur ouvrit la porte et descendit le premier. Les filles ignorèrent le marchepied, ainsi que la main tendue qui aidait les dames à descendre et sautèrent comme des chèvres. On attendit les valises et Hélène faillit oublier son panier, tant elle avait hâte de courir embrasser Louis. Le chauffeur remonta derrière son volant et laissa là les jeunes filles, qui faisaient deux taches de couleurs vives sur le pavé de la petite place.
Louis prit congé du vieux paysan et se tourna vers la demoiselle qui accompagnait sa petite-fille :
— Vous êtes Pauline, je présume, s’enquit-il poliment ?
Louis était ravi d’accueillir tant de jeunesse et de sourires.
— Et vous, vous êtes Monsieur Bareuil ! Je vous connais depuis toujours, lança Pauline sans la moindre retenue.
— Alors, appelez-moi Louis, s’il vous plaît, ce sera plus simple. Entre gens qui se connaissent depuis des lustres, ce sont des choses qui se font, n’est-ce pas ? Et voici ma voiture, elle vous plaît ?
— Elle est tout simplement merveilleuse !
La glace était rompue. Après avoir chargé les bagages des deux jeunes filles, Louis s’assit au volant .
— En route, cria-t-il joyeusement, en même temps qu’il faisait tourner la clef de contact. Dans la foulée, il s’adressa à sa petite-fille :
— Fais attention Hélène, tu n’es désormais plus une passagère ordinaire, mais une apprentie-pilote ! Je vais au cours de ce voyage t’expliquer chaque manoeuvre. Plus tard, nous passerons de la théorie à la pratique.
— Tu vas apprendre à conduire, s’écria Pauline, emballée ?
— Oui, c’est une idée de grand-père.
— Quelle veine, je veux aussi être votre élève, Monsieur Bareuil. Heu…Louis !
— Eh bien, jeune fille, vous avez votre franc-parler et pas froid aux yeux. C’est très bien, j’ai donc deux élèves, maintenant. Parfait !
Inutile de dire que l’on ne s’ennuya pas pendant le voyage. On fit en chemin une pause-café, où Louis apprécia ce qui restait de la tarte de Sophie, avant de faire quelques pas pour se délasser les jambes. Il n’avait pas tourné le dos qu’Hélène s’était déjà installée au volant. Avant que Louis n’ait pu réagir, elle lui fit signe de prendre place à côté d’elle, et mit le contact. Dans un hoquet de protestation, la voiture fit une embardée qui la précipita presque dans le fossé !
Tout le monde s’esclaffa et Louis, le premier.
— Ah, Mademoiselle veut faire du zèle. Eh bien, voilà le résultat ! Non, tu es trop pressée Hélène, descends s’il te plaît. Nous voulons arriver entiers à la maison.
Nous reprendrons le cours demain, si tu veux bien.
Quand il le fallait, Louis savait se montrer inflexible. Hélène ne se fit pas prier, car elle avait été surprise par le saut de carpe de la voiture et sa brusque réaction. Aussi, trouva-t-elle plus prudent de remettre à une autre fois, la leçon de conduite numéro deux. D’ailleurs, elle se sentait fatiguée et acheva le voyage en somnolant. La soirée était magnifique. Il venait de pleuvoir et le ciel avait une couleur nacrée. L’herbe semblait plus verte et les rayons inclinés du soleil, qui filtraient entre les nuages, rendaient l’air presque doré.
Pauline, en haut du chemin, aperçut brusquement les tours de Marengeville émerger d’une mer de feuillage.
— Hélène, nous arrivons ! La jeune fille se redressa et ouvrit la vitre.
— Admire, Pauline, notre“Belle Aurore” !
— Qui est-ce, une fée ?
— Mais non, que tu es sotte ! C’est la tour de gauche, celle où nous allons habiter. On la nomme ainsi parce qu’elle reçoit les premiers rayons du soleil levant.
Pour l’heure, les petites tuiles roses de son chapeau pointu n’accrochaient plus que quelques rayons de lumière qui semblaient s’attarder voluptueusement sur la toiture.
— Regarde, Pauline, la plus haute fenêtre, celle qui est ouverte. Celle du dessous, c’est celle de maman. Mais en son absence, on la donne aux invités. Ce sera donc la tienne.
— Mon Dieu, s’exclama Pauline, mais ce château est superbe. Beaucoup plus beau que tout ce que tu m’en avais dit, Hélène !
— N’exagérons rien. Disons que c’est une ferme fortifiée et nous serons dans une juste moyenne.
— Ferme fortifiée ! Hélène, mais tu n’y es pas du tout, je trouve Marengeville follement romantique !
Les yeux de Pauline ne semblaient pas assez grands pour contenir toute son admiration. Elle les arrondissait en même temps que sa bouche, d’un air comique qui étonna son amie.Visiblement, la vieille forteresse l’enthousiasmait.
— Il y a même des mâchicoulis, un chemin de ronde et aussi des meurtrières et des échauguettes, comme au temps des seigneurs, ajouta-t-elle. Tu te rends compte ? Je suis transportée de bonheur.
— Et des oubliettes aussi. N’oublie pas, pour y précipiter ceux, et surtout, celles qui exagèrent !
— Les filles, ne vous disputez pas, nous arrivons, protesta Louis qui était ravi de l’effet que son château faisait sur son invitée. Il s’engagea sur le pont, et allait klaxonner pour qu’on lui ouvrît la porte, quand Tine surgit on ne sait d’où, et apparut à sa portière.
— Ah les enfants, vous voilà enfin ! Cela fait une éternité que je me morfonds à vous attendre ! Avec Agnès sur le dos toute seule, je commençais à trouver le temps long.
Louis prit le plus grand soin, comme d’habitude, à ranger sa voiture, exactement à l’endroit qu’il fallait. Dans les anciennes écuries qui faisaient office de garage. On aurait pu en garer à l’aise trois autres à côté. Mais Marengeville, en fait d’automobiles, savait se contenter de celle-là. Pauline déposa ses bagages au salon et ressortit aussitôt dans la cour.
Elle laissa son regard faire connaissance avec la demeure de son amie. En fait, une fois franchi le grand portail, on se trouvait dans l’enceinte du château, au milieu d’une cour pavée et l’impression de forteresse disparaissait complètement. Le vieux donjon central avait laissé place à une jolie prairie plantée de pommiers. A gauche des tours jumelles, on apercevait une façade Renaissance quelque peu délabrée, mais qui avait dû être fort belle autrefois, et à droite, une maison normande à pans de bois, des plus sympathiques. Les propriétaires successifs, depuis la fin de l’Ancien Régime, avaient probablement été pour la plupart, des paysans aisés, puis des bourgeois, qui s’étaient attachés à rendre la bâtisse plus agréable à vivre. Et surtout, plus souriante. Le corps de bâtiment Renaissance possédait de grandes fenêtres claires qui donnaient sur la prairie. La maison traditionnelle normande, d’allure plus rustique, était tout à fait charmante.
A travers une porte ouverte, Pauline aperçut un carrelage rouge et une cheminée de pierre, où l’on pouvait à l’aise faire rôtir un boeuf entier. Une immense véranda prolongeait la maison et brillait comme un miroir. Ses petits carreaux multicolores faisaient éclater les rayons du soleil en mille éclats de lumière. Evidemment, l’ensemble de la construction témoignait d’un certain laisser-aller, mais Marengeville était néanmoins très accueillant. On entendait, un peu plus loin, adossée à la tour Nord, une grande roue qui faisait un bruit d’eau, chantonnant et cristallin. Elle tournait en grinçant un peu, entraînée par le courant vif d’un petit ru qui traversait le jardin.
Pauline était ravie de cette surprise. Curieuse, elle gambada vers l’antiquité. Hélène la suivit, amusée.
— Incroyable : une roue, un pressoir et…Oh ! Un pigeonnier, mais c’est splendide ! Hélène, le pressoir marche-t-il encore ?
— Mais bien sûr. Il est en parfait état de marche, nous nous en servons tous les automnes, à l’occasion de la fête du cidre. Tu verras, c’est un événement ! Maintenant, montons vite nos bagages, je veux te montrer nos chambres.
Les filles traversèrent la cour et se dirigèrent vers “la Belle Aurore.” La tour avait encore fière prestance. Une porte étroite donnait sur un vestibule qui permettait d’accéder à un escalier. Une volute de marches en colimaçon escaladait la construction. Dans la pénombre, la pierre luisait doucement, comme polie par les siècles qui s’étaient écoulés ici.
On eût dit qu’on avait lustré chaque marche, une à une, soigneusement. Au milieu, la pierre, usée par les pas, s’incurvait légèrement. Le coeur de Pauline se serra devant ce témoignage d’un âge, pour le moins, canonique. Un premier palier desservait, à droite, une pièce qui eût pu servir de salle de bain, si le château avait été équipé de manière moderne. Mais on n’y pouvait voir qu’une petite table, et une immense et magnifique armoire normande, décorée de roses et de colombes.
— L’armoire est presque vide, Pauline, tu pourras y ranger tes affaires.
— Parfait. Et où est ma chambre ?
— Suis moi !
Un petit escalier donnait à gauche sur une petite porte surmontée d’un ravisant motif taillé dans la pierre.
Pauline la franchit et se trouva aussitôt au milieu d’une pièce de dimension confortable, telle qu’elle n’avait pu en rêver qu’endormie.
— Pince-moi, dit-elle à son amie. Mais c’est Versailles !
C’est au moins la chambre de la Princesse-au Bois-Dormant, non ?
Le regard de la jeune fille s’émerveilla : une élégante cheminée en pierre blanche de toute beauté et sans ornement, occupait le mur de gauche. Devant elle, une fenêtre à petits carreaux éclairait d’une lumière dorée les boiseries délicatement ouvragées d’un grand lit à baldaquin. Pauline admira le velours satiné de la courtepointe, du même coloris rose thé que celui des doubles rideaux. Ceux-ci étaient décorés de dessins de branches et d’oiseaux. Les coloris vert et bleu étaient un peu fanés, mais cela ne leur ôtait rien de leur ancienne beauté.
— C’est tout simplement magnifique ! Ne me dis pas que tu me donnes cette chambre ?
— Mais si. C’est celle de maman, et ce fut avant elle, celle de sa mère, quand elle était jeune fille et de sa grand-mère. Tu vois que nous sommes en famille.
— Bon, je suppose que je ne peux qu’accepter. Pauline, le regard interrogatif, balaya la pièce du regard.
— Mais, dis-moi, comment se lave-t-on ?
— Ah ! Tu n’es pas à Paris ici, et nous n’avons pas l’eau courante dans les chambres. Grand-père a toujours jugé que c’était un luxe parfaitement inutile. Mais viens à la fenêtre, et jette un coup d’oeil tout en bas !
Pauline regarda les deux hautes fenêtres qui éclairaient la pièce. Elle ouvrit celle de gauche et se pencha.
— Fais attention !
— Oh ! Nous sommes juste au dessus des douves.
— Tout juste ! Et …tu sais ce que c’est ?
Pauline dévisagea son amie. Hélène tenait en main un objet en bois creux et rond, suspendu à une corde enroulée, qui passait au dessus d’une poulie prise dans le mur.
— Heu…oui, du moins je crois… Un seau, non ?
— Naturellement, répondit Hélène. Et tu sais à quoi il sert ?
Pauline haussa les épaules et fit la moue.
— C’est une de mes inventions. Avant, il fallait descendre à la cuisine, chercher de l’eau avec un broc.
Moi, j’ai trouvé beaucoup mieux ! Hélène s’amusait de l’étonnement de la jeune fille. Regarde : je lance le seau et…Hop, je tire ! Il ne faut le remplir qu’à moitié, parce que sinon, c’est beaucoup trop lourd.
Pauline, ahurie, écarquillait les yeux devant son amie qui remontait effectivement l’objet, dans lequel une eau fraîche clapotait joyeusement.
— Ho-hisse ! Ca y est, le tour est joué. Après cela, tu n’as plus qu’à verser le contenu du seau dans le broc, comme ceci, pour avoir toujours à disposition un peu d’eau fraîche, pour te rafraîchir ou te laver. Tu trouveras le même dispositif dans ta chambre.
Hélène entreprit de se laver les mains.
— Tu l’as fait breveter ?
— Ce que tu peux être bête, quand tu t’y mets ! Regarde plutôt : tu as ici, des gants de toilettes, des serviettes et du savon.
— Oui, je vois. Mais, l’eau usagée… ?
— Eh bien, cette question, tu la jettes, tout simplement ! Comme ceci.
— Par la fenêtre ?
— Oui. Mais choisis plutôt celle de droite, qui donne sur un petit talus herbeux, à l’abri des regards. Et fais attention à ce que personne ne te voit, surtout la vieille folle. Elle est tellement à cheval sur les principes. Elle serait scandalisée.
— Pauline acquiesça.
— Evidemment, il n’y a pas d’eau chaude, ça tombe sous le sens. Et les cabinets ? Où sont-ils, demanda-t-elle après une minute de réflexion. Ce n’est pas pareil, quand même ? La voix de Pauline trahissait une certaine inquiétude. Hélène éclata de rire.
— Non, bien sûr ! Je vais te les montrer. Suis-moi. Ils sont propres, car Tine est rigoureuse sur ce chapitre. Il y a un broc, mais ne t’attends pas à trouver une chasse d’eau. Ici, c’est la campagne.
Pauline, la Parisienne, envoyée chez les Demoiselles de Lisieux pour parfaire son éducation dans une école tenue à quatre épingles, fronça les sourcils et pinça imperceptiblement les narines.
— Ah, écoute, on ne peut pas tout avoir : le château, le baldaquin, l’eau chaude et la chasse d’eau ! Il faut choisir, l’un ou l’autre.
— Alors, je choisis le baldaquin et on n’en parle plus.
— C’est bien, tu as l’esprit pratique, commenta Hélène. Tout comme moi. Je suis contente de t’avoir pour amie.
Hélène entraîna Pauline à sa suite. Une nouvelle volée de marches débouchait sur un autre palier qui s’élargissait, à droite, sur une pièce encombrée d’armoires, de coffres et d’étagères.
Il y avait des rangées de livres, dont pas un ne traînait. Des poupées, un coffre à jouets, un cheval à bascule, un ours en peluche, râpé sur le dos. Un phono, des disques. Tout un monde de petite fille puis, de jeune fille. La chambre qui lui faisait face, située au dessus de la première, était aussi grande que la précédente, elle lui ressemblait comme une soeur jumelle. Sauf qu’ici, le lit était moins imposant et le baldaquin, à dentelle. Mais on y retrouvait les mêmes fenêtres à petits carreaux, parées, cette fois, de rideaux lavande, et le même lavabo carrelé de faïence et décoré d’oiseaux. La vasque bleu-océan était ravissante, avec sa frise d’oiseaux jaunes aux ailes déployées.
— Ta chambre est adorable. Je vois que tu aimes le jaune et le bleu.
— Oui, ce sont des nuances joyeuses, des couleurs de plage, tu ne trouves pas ? Sur une petite table de chevet, il y avait encore une lampe à pétrole, qui témoignait que l’occupante des lieux aimait bien lire, tard le soir.
— Vraiment, c’est un nid confortable. Je comprends que cet univers, ton grand-père et le château te manquent quand tu t’en éloignes trop longtemps.
— Hélène hocha la tête. Maintenant, trêve de rêverie, grand-père doit se demander si nous n’avons pas disparu. Laissons nos affaires là, et allons faire la connaissance de Tine. Tu verras, elle va te rappeler ta tante Sophie.
Les jeunes filles n’eurent pas le temps de faire trois pas dans l’escalier, qu’elles croisèrent Agnès. La raideur de la tante surprit Pauline, qui s’attendait à tout, sauf à ce regard d’aigle, jaillissant d’un visage au teint de papier mâché.
— Vous êtes Pauline, je présume. ?
— Oui, Madame.
Les lèvres d’Agnès se pincèrent et ses joues jaunes semblèrent se creuser un peu plus :
— Hélène, tu aurais pu me présenter, glapit la vieille tante ! Tu manques à tous tes devoirs, ma fille. Enfin, ça ne m‘étonne pas, quand on voit comment ton grand-père et ta mère t’élèvent.
— Mais, tante Agnès, bredouilla Hélène, je vous découvre en même temps que mon amie !
— Bon, ça va. N’en parlons plus, je venais vous chercher. Nous vous attendons pour dîner. Agnès redescendit si vite, qu’elle disparut comme un passe-muraille. Tout habillée de noir, excepté son tablier qui était parsemé d’infimes motifs blancs, on eût dit une apparition.
— Mais, dis moi, elle vole ! J’ai cru voir un corbeau. C’est un cas, cette femme. Ah, je puis t’assurer que vous en avez l’exclusivité. Je ne crois pas qu’il en existe un deuxième exemplaire de par le monde. C’était Agnès, n’est ce pas ?
— Tu as deviné juste. Elle me glace. J’adore Marengeville, mais cette femme, c’est un cauchemar vivant !
— Tu m’étonnes !
Pauline restait clouée à la même place.
— Allons, secoue-toi. Après tout, ce n’est qu’une pauvre femme aigrie, tu ne vas pas te laisser impressionner !
La jeune fille prit sur elle et se dégrafa du mur.
— Oui, tu as raison.
— Bien, viens maintenant ! Nos vacances commencent. Nous n’allons pas nous les gâcher avec cette maudite chauve-souris. Dépêchons-nous, Tine doit déjà avoir servi la soupe dans la cuisine. Et grand-père n’aime pas commencer, si tout le monde n’est pas là.
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