La fête bat son plein. Les bruits de guerre se précisent…

La fête des pommes était une tradition. Depuis que Jérôme, l’ancêtre de Louis, avait autorisé les paysans à venir presser leurs pommes et distiller leur cidre à Marengeville, c’était le rendez-vous que chacun attendait. L’occasion pour le village et les paysans, alentours, de se rencontrer, de discuter le coup autour d’un bon verre de “pommeau” et, pour la jeunesse, de rire, chanter et danser.
L’antique forteresse, qui possédait ferme et vergers, bénéficiait d’une petite distillerie, de chais, de greniers et de profondes caves de mûrissement.
Tous les ans, à l’automne, c’était un rite. Le village se retrouvait pour préparer le pressoir avant que les pommes ne finissent de mûrir et l’atmosphère était chaude.
Après la Révolution, le château et ses dépendances avaient été vendus au plus offrant. Mais Jérôme, homme débonnaire, avait su maintenir la tradition. Depuis, personne n’avait songé à y renoncer et Louis tenait à préserver les habitudes acquises depuis des générations. Georges, le frère de Tine, entretenait religieusement le vieux moulin, qui ne servait plus guère, la grande roue, la meule en grès, le pressoir et le vieil alambic, comme s’il se fût agi de reliques.
On attendait que les premières pommes tombent, pour les broyer et les presser. Le moût, mis à fermenter en foudres de chêne, donnait un cidre pétillant, dont les fines bulles rousses et acidulées sautillaient allégrement toute l’année dans les verres. Distillé encore deux fois dans l’alambic que l’on chauffait au bois, le cidre de Marengeville donnait un Calvados, dont Louis n’était pas peu fier. Son bouquet était inimitable, se plaisait-il à dire. Et personne n’aurait songé à le contredire, tant son goût puissant et sa longueur en bouche plaisaient aux connaisseurs.
La fête des pommes annonçait les feux de l’automne et donnait lieu, chaque année, à de joyeuses festivités où l’on voyait défiler au château, tout ce que la contrée possédait de chariots, tirés par de solides Percherons. Lors de la fête, les villageois et les paysans apportaient de quoi réjouir les palais. On dressait des tréteaux, on leur adjoignait des bancs qui ne désemplissaient pas. Et il y en avait toujours un pour apporter un p’tit accordéon, et faire danser la jeunesse. On chantait à tue tête, et souvent en coeur, jusque tard dans la nuit. Et il n’y avait pas de raison pour que cette fois, il n’en fût pas comme tous les ans ! Ceci, malgré les rumeurs de guerre qui se précisaient, malgré l’occupation allemande de la Tchécoslovaquie, récemment envahie, suivie, un mois plus tard en avril, de celle de l’Albanie, par l’Italie. Sans parler de la crise germano-polonaise qui prenait des proportions alarmantes ! Les difficultés que rencontraient les tentatives de médiation française et britannique n’étaient pas pour rassurer les plus optimistes et inquiétaient, à juste titre, les milieux bien informés, comme le commun des mortels.

Mais, en ce beau matin encore estival, Pauline était à cent lieues de la politique et de ses rebondissements malsains. Levée dès potron-minet, elle prenait le frais à sa fenêtre. Elle vit monter la première charette et grimpa aussitôt quatre à quatre, les marches du vieil escalier.
Pénétrant en trombe dans la chambre d’Hélène qui dormait encore à poings fermés, elle secoua son amie :
— Ils arrivent, ils arrivent !
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Les gens qui viennent pour la fête, je te dis ! Hélène, réveillée en sursaut, ne comprenait rien.
— Qui est-ce qui arrive ?
— Les gens du village et des alentours, voyons ! Lève-toi, viens. On va aider Tine et Louis à installer les tréteaux.
— Mais, y a pas le feu ! Ils vont défiler comme ça toute la journée ! On aura le temps d’aller les voir, balbutia péniblement Hélène, en bâillant. Laisse-moi, nous descendrons les saluer tout à l’heure.
Sur ce, elle se retourna et se rendormit. Dépitée, Pauline en était pour ses frais. Elle décida de laisser son amie se reposer encore un peu, et résolut d’aller s’habiller sans tarder.
Vêtue d’une simple robe chemisier de coton bleu foncé à minuscule imprimé blanc et serrée à la taille par une ceinture étroite, elle entra dans la cuisine, où Tine s’affairait déjà à plumer une volaille. Ses cheveux bruns étaient tirés en une espiègle queue de cheval, retenue par un petit ruban rouge qui la rajeunissait de quelques années. On avait peine à lui donner plus de quinze ans.
— Bonjour, Tine !
— Déjà levée, Pauline ?
— Oui. Je n’aime guère m’attarder au lit, le matin. Je n’ai nul besoin de réveil, le chant du coq me suffit !
— Ce n’est pas le cas de notre Hélène, qui est tout ensommeillée jusqu’à dix heures. Mais ne faut-il pas de tout, pour faire un monde ? Tu as faim, j’imagine, je te sers un bol de café ? Il est prêt.
— Volontiers, Tine, avec beaucoup de lait !
— Cela fera du lait au café, alors. Tu as de la chance, le lait est encore chaud. Tu veux aussi du pain grillé et du beurre ? Je viens juste de préparer le petit-déjeuner de Louis et il reste quelques tranches dans le torchon blanc. Sers toi ! Tiens, voilà de la confiture de lait et de la marmelade de mirabelles à ma façon, pour tes tartines. Un vrai délice, tu vas voir.
— Louis est-t-il levé, lui aussi ?
— Oh non ! Il ne démarre pas comme toi, au chant du coq ! Il aime prendre son petit-déjeuner tranquillement dans sa chambre. Alors, tu tombes à pic. Tiens, voilà Basile et son fils Gaston, qui arrivent ! Pendant que je lui porte son plateau, cela m’arrangerait que tu leur serves du pain, du pâté et du cidre. J’ai tout préparé là, mais ne laisse pas entrer Hercule, dont j’ai reconnu les joyeux aboiements. Agnès risquerait une apoplexie ! Tine n’avait pas fini sa phrase qu’on entendit un bruit de sabots et un “ho !” sonore, résonner dans la cour.
Basile, avec son fils sur les talons, prit la cuisine d’assaut en brandissant fièrement un coq au plumage magnifique rouge foncé. Hercule, qui marchait dans leurs jambes, fit une entrée non moins remarquée. Il salua tout le monde d’un aboiement joyeux, tout en remuant gaiement sa longue queue fournie et rousse qui lui servait de panache.
— Ah, Basile ! Tu nous apportes de quoi régaler un régiment, s’exclama Tine, à la vue des bouteilles, que Gaston posait sur la table. Elle connaissait bien le meilleur ami de son frère.
— Tu n’as pas oublié les munitions, à c’que j’ vois. On ne va pas s’ennuyer !

Hercule crut bon d’approuver joyeusement, haut et fort. Puis, content de lui, il s’ébroua et se coucha d’autorité, mollement, au pied de son maître. Sa toison flamboyante, étalée comme une carpette sur le carrelage rouge. Silencieux, le museau dans les pattes, il semblait être parfaitement au courant de l’interdiction qui le concernait, mais s’en fichait comme d’une guigne. Si la tante le prenait à parti, il saurait bien, se disait-il, retrousser ses babines de façon expressive !
Au-dessus de son museau, son maître remua.
— Ah, Augustine, toujours la même ! On l’aime bien, notre bonne “Titine”, toujours gaillarde, n’est-ce pas, Fiston ?
Malgré ses vingt ans, le fiston avait déjà le teint rougeaud de son père. Il opina du chef, qu’il avait rond comme une boule de billard, mais ne dit mot.
— Ne sois pas si empoté, et viens t’asseoir à côté de ton vieux père.
Basile était taquin. Il continua :
— Il y a là, une jeune fille bien mignonne, à qui tu pourrais conter fleurette, dit-il, malicieusement, en faisant un clin d’oeil complice à Pauline. Ce qui eut pour effet de faire rougeoyer un peu plus fort les joues du jeune paysan, qui n’en demandaient pas tant.
— Ne chahute donc pas ton fils comme ça, intervint Tine. Tu vas lui faire perdre sa langue. Et d’ajouter dans la foulée :
— Je te présente Pauline, Gaston ! C’est la meilleure amie de notre Hélène.
Gaston, dont les joues menaçaient de prendre feu, salua poliment la jeune fille qui lui sourit, mais il resta aussi muet qu’une carpe. Tine avait déjà posé de jolis bols bleus à pois blancs sur l’immense table de chêne et versait le café noir qui fumait dans l’air frais du petit matin.
— Comment va Louis, il n’est donc pas levé ?
— Tiens, il arrive justement. Quand on parle du loup !
— Basile, mon vieux Basile, t’es pas en retard, dis donc.
— Toujours vaillant, l’vieux capitaine ! Dis donc, t’en a d’la chance d’avoir la Tine, maintenant avec toi au château, j’ vois qu’elle prend bien soin d’ toi !
Louis grommela quelque chose en riant, pendant que Tine découpait de larges tranches, dans une immense miche de pain bis.
— Pauline, ma chérie ! Apporte-nous donc le pâté de lièvre qui se trouve sur le buffet, sous le torchon bleu, cria -t-elle, comme si la jeune fille se fût trouvée à cinquante mètres.
Louis distribua les couteaux :
— Tu vas te régaler, Basile, les pâtés de Tine, c’est quelque chose ! Mais, dis-moi, qu’est ce qu’on raconte au village ?
— Ah, ne m’gâche pas mon plaisir en’m parlant d’ ça, Louis ! Pas d’ si bon matin, et su’ l ventre vide ! Mais, j’ vois qu’tu t’inquiètes et j’vais t’ dire, c’est ben l’ cas d’ tout le monde au village, va.
Louis pensa au Japon qui venait de se rallier au pacte d’Acier, lequel unissait déjà l’Allemagne à l’Italie. Basile venait d’enfourner une énorme bouchée et semblait avoir du mal à l’avaler, le gosier sec. Louis lui offrit un verre de calva, qui fit glisser illico le pâté et le pain.
Basile s’éclaircit la gorge et renchérit :
— Avec les Ruscofs qu’ont signé, paraît-il, un pacte de non agression avec Hitler, et Firmin, qu’est aussi rouge que l’cul d’un singe, y en a qui ruent dans les brancards, tu penses b’en.
— Oui, je m’en doute !
— Qu’est-ce’ t’en penses, toi ? Dis, ça sent si mauvais qu’ça ? Tu sais, Louis, t’aurais dû t’présenter aux élections municipales, c’est toi qui devrait être not’ maire. Pour sûr ! Parce que l’ Firmin, y aurait à y r’ dire… Pour la couleur, j’veux dir‘ ! D’ici là qu’ i’ fasse cause commune avec les Boches, on va avoir la guerre civile au village !
— Allons, allons, Gaston ! Je sais, ne revenons pas là-dessus. Firmin est un bon maire. Il est placide, malgré ce que tu dis, et ne jette pas d’huile sur le feu. C’est bien mieux comme ça, pour calmer les esprits. Ce que j’en pense ?
Louis laissa sciemment tremper sa moustache dans son café, et sirota une gorgée qui parut éternelle.
C’était comme si on attendait un verdict.
— Eh bien, dit-il, en pesant chacun de ses mots, conscient que tous étaient pendus à ses lèvres : nous allons avoir la guerre !
Cette déclaration péremptoire, dite sur un ton mesuré, presque serein, fit l’effet d’une bombe dans la cuisine. Louis était le citoyen le plus respecté du village. Son passé de notaire faisait de lui un notable, même s’il refusait toute marque de distinction ou d’honneur. Il était Chevalier de la Légion d’Honneur, mais comme il ne s’habillait presque jamais en costume de ville, personne ne pouvait le remarquer. D’ailleurs, il ne s’en faisait nulle gloire. C’était un homme discret et prudent. Un sage, disait Basile. En tout cas, un homme dont l’avis comptait. Et pour l’heure, cet avis venait de tomber comme une sentence de mort.

Dans la grande salle où seul, crépitait le feu que Tine avait allumé à l’aurore dans la grande cheminée, on n’entendait que le silence. On se serait cru dans l’oeil du cyclone. L’arrivée intempestive d’Hélène qui poussa la porte de la cuisine, fit sursauter la tablée entière.
— Vous en faites tous une tête ! Qu’est ce qui se passe, vous veillez un mort ? Ses cheveux blonds, sagement relevés, lui auréolaient gracieusement le visage et ses dix-huit printemps rayonnaient.
— Louis dit que nous allons avoir la guerre, laissa tomber Pauline.
— Ah oui ? Eh bien, alors, il s’est donné le mot avec maman et Steven. Maman m’a fait part à Athènes de son pessimisme. Juste avant de repartir pour Londres !
— C’est que les événements vont tous dans ce sens, mon enfant. Ce n’est plus du pessimisme que de craindre le pire, c’est du réalisme, trancha Louis qui ne parlait jamais aussi sévèrement à sa petite-fille.
— Tu m’inquiètes, grand-père !
— Oui, nous nous inquiétons tous, ma petite Hélène, dit Basile en se tournant vers elle et en essayant de châtier son langage. Tu as encore grandi, depuis l’année dernière, dis-moi. Tu es devenue un beau brin de fille ! Et y paraît même que tu as terminé brillamment tes études. Compliments. Que vas-tu faire maintenant, lui demanda-t-il, dans le but évident de changer de conversation ?
— J’avais l’intention de faire l’Ecole Normale, pour devenir institutrice ou directrice d’école. Mais, avec ces événements, je vous avoue, je ne sais plus. La littérature m’attire beaucoup aussi, mais maman est si inquiète ! Comme vous tous, d’ailleurs, ça me donne le bourdon.
— Allons, allons, ne dramatisons pas ! Les choses deviennent sérieuses pour nous, c’est vrai. Mais nous devons garder notre sang-froid. Nous aurons tout le temps d’aviser, répondit Louis calmement. Puis, se tournant vers son ami, il ajouta : rassure-toi, Basile, on ne va pas te trucider pour ces mauvaises nouvelles. On va prendre ton coq à ta place, et je vais aller m’acheter une T.S.F. neuve. Comme ça, et avec les journaux, j’aurai des nouvelles fraîches à domicile!
Basile sut éclater de rire au bon moment. Ce qui rendit sa bonne humeur à Tine et dérida l’atmosphère. La brave femme se leva en s’éventant avec un pan de son tablier :
— Oui, on va pas laisser le bourdon nous gâcher la journée !
Basile s’apprêtait à lui répondre, mais se ravisa. Dans l’encoignure de la porte, il venait d’apercevoir la silhouette grisâtre de la Tante Agnès. Et c’était bien le seul que la vieille chouette n’impressionnait nullement.
— Bonjour, Agnès, lui lança-t-il. Toujours aussi pimpante et plus drue que jamais, à ce que je vois !
L’attaque, pour soudaine qu’elle fut, ne désarma pas le moins du monde la pie grièche, qui lui répondit du tac au tac :
— Et toi, Basile, toujours aussi bavard !
Hercule avait dressé une oreille et ouvert un oeil ; il était à l’affût. Le regard noir que lui jeta son ennemie ne lui échappa pas, mais il se contenta de relever les babines en grognant silencieusement. Puis, il fit rouler le blanc de ses yeux. Agnès comprit le message.
Qu’à cela ne tienne, elle se vengerait sur Tine, un peu plus tard. Basile, pour sa part, n’eut pas envie de rétorquer. Il se tourna vers son fils et le réveilla de sa torpeur, en le secouant si violemment qu’il faillit tomber du banc !
— Debout, Jean-de-la-Flemme !
Gaston, ramené trop brutalement à la réalité, manqua de s’étrangler en essayant de reprendre son souffle. Hercule se leva et, d’un bond, fut le premier à la porte. Tine mit tout le monde dehors, car elle n’aimait rien tant que s’activer, et les volailles à plumer la réclamaient. Louis alla s’enfermer dans sa bibliothèque et il ne resta plus dans la cuisine que les deux jeunes filles. Hélène achevait son petit-déjeuner en silence.
— Cela te travaille, ce qu’a dit Louis ?
— Evidemment, mais je réfléchis. J’ai une idée.
Pauline, curieuse, attendait la suite !
— Même en cas de déclaration de guerre, les Allemands ne seront pas ici instantanément, et peut-être même, qu’ils ne viendront pas de sitôt jusqu’ici, égorger femmes et enfants !
— Et alors, insista Pauline, c’est quoi ton idée ?
— Mon idée, c’est de venir habiter avec toi, chez ta tante. tu m’as dit qu’elle habitait à deux pas de la rue des Ecoles et de la rue Mouffetard. Le quartier latin sera à nous, c’est un quartier formidable. Je suis sûre que Steven peut te trouver un boulot à Paris, dans son agence de Presse ou ailleurs, il a tellement de relations ! Quant à moi, je peux très bien poursuivre mes études à Paris. Et le fait d’habiter avec toi et ta tante Sophie rassurera maman. Elle est tellement inquiète. Quant à Louis, je te parie qu’il trouvera mon idée excellente.
— Elle est même formidable !
— N’est-ce pas ! Tine a raison, il faut se secouer et ne pas tomber dans un pessimisme angoissant qui ne débouche sur rien qui vaille. En plus, c’est un quartier que j’adore. Pas très loin de la Sorbonne, au pied des grandes Ecoles, bref, au coeur de Paris.
— Ton projet m’a toute requinquée, lança joyeusement Pauline. Tout à l’heure, l’humeur sinistre de tout le monde m’avait flanqué un cafard noir, mais maintenant, je sens mon énergie revenir. Viens, allons chercher les tréteaux et les bancs. ! Il y a déjà pas mal de monde dans la cour, car l’heure s’avance, et tous vont avoir bientôt le gosier sec.
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