Un instituteur très séduisant… Et un coucher de soleil inoubliable !

Ce dimanche de fête fut des plus réussis.
On ne vit pas passer la journée. Pendant toute la matinée, l’après-midi et la soirée, les tables dressées dans la cour ne désemplirent pas. On vit défiler toute la jeunesse du pays.
Tine s’affaira à plumer et cuire la volaille, désosser la viande, préparer ses terrines et sa fameuse “teurgoule” selon un art consommé. Quant à Louis, pris d’assaut par tout ce que le village et les alentours comptaient de personnalités, il donna le meilleur de lui-même. Il était connu comme le loup blanc, et la fête au château était l’occasion pour chacun de rendre à ce bon vieux Louis une petite visite de courtoisie et de discuter ferme. Vers les vingt-et-une heures, le monde commença à se raréfier et il ne resta bientôt plus que quelques groupes clairsemés, ici et là, qui s’attardaient, tant la soirée s’annonçait douce.
Le ciel, vers l’ouest, se teintait délicatement de reflets chatoyants, comme si un peintre s’amusait à y délayer ses couleurs. De longues coulées rose vif annonçant l’automne, se mélangeaient lentement à l’oranger, qui laissait peu à peu, place à un camaïeu de teintes suaves et resplendissantes, allant de l’abricot au mauve diaphane.
— Quel beau coucher de soleil, n’est-ce pas ?
Hélène leva les yeux vers la silhouette élancée qui manifestement s’adressait à elle..Immédiatement charmée par la voix du jeune homme. C’était un brun, grand, mince, en pantalon de toile beige et chemise à carreaux négligemment entrouverte. L’allure était sportive et la voix bien timbrée. D’où sortait-il ?
Elle ne l’avait pas remarqué de l’après-midi. Il était sûrement assis là, une table plus loin, presque en face d’elle, depuis un bon moment, puisqu’il discutait encore avec son grand-père. C’est en se levant pour prendre congé de Louis que le regard du jeune homme s’était brusquement arrêté sur la chevelure blonde d’Hélène, qui brillait, comme si elle avait capturé toute la lumière du soleil couchant. La jeune fille resta muette. Son esprit d’à propos qui, d’habitude, n’était jamais en reste, lui faisait brusquement défaut. Louis, étonné de ne point entendre de réponse et, se demandant à qui pouvait bien s’adresser un bonsoir aussi enjoué, se retourna et découvrit sa petite-fille.
Amusé de sa surprise, il s’empressa de lui présenter son interlocuteur.
— Hélène, tu ne connais pas François ! C’est notre nouvel instituteur, qui remplacera à la rentrée, ce pauvre Monsieur Duvernois, qui nous a si soudainement quittés, l’hiver dernier. Tu avais appris la nouvelle, n’est ce pas ?
— François, je vous présente Hélène, ma petite-fille, qui me fait la joie de venir passer ses vacances avec nous, à Marengeville. Elle vient de réussir brillamment son baccalauréat, et se prépare à marcher dans vos traces. Je crois qu’elle aimerait bien devenir institutrice, comme vous ! A moins que la littérature…
— Je suis enchanté de faire votre connaissance, Mademoiselle. Je vois que nous avons déjà plusieurs points communs.
Hélène dut se secouer pour donner le change, masquer son embarras et trouver quelque chose à dire qui ne trahisse pas l’émoi stupide qui l’avait terrassée.
— Vous m’en voyez ravie.
— Ainsi, vous êtes en vacances ? Je crois que la chance me sourit aujourd’hui !
Louis, qui avait remarqué l’émotion de sa petite-fille, vint à son secours :
— François nous arrive tout droit de Corrèze, expliqua-t-il, et ne connaît rien à ce pays. Vous verrez, la Normandie a beaucoup de charme, ajouta-t-il, à l’adresse du jeune homme.
— Si j’en juge par ses ambassadrices, je n’en doute pas un seul instant. Louis sourit. Comme si le compliment lui était allé droit au coeur.
Il se tourna vers Hélène :
— Je me proposais justement de te demander si ton amie et toi, vous ne ne pourriez pas distraire quelques jours de vos vacances, pour aider notre nouvel instituteur à s’installer et peut être, lui faire découvrir les curiosités de notre région et ses sites les plus remarquables ?
— Mais c’est une excellente idée. Ce sera avec plaisir, n’est-ce pas Pauline ?
Hélène avait mis à propos le petit discours de Louis pour retrouver tous ses esprits. Pauline acquiesça, amusée.
Avec sa frange délurée et ses manières toutes simples, elle entraînait déjà son amie vers François. Les trois jeunes gens bavardèrent un instant, puis se quittèrent, en se promettant de se revoir très vite, pour mettre au point leur programme et faire mieux connaissance. Ils se retrouvèrent le lendemain, au milieu des cartons, dans l’appartement de fonction que la municipalité mettait à la disposition de l’instituteur. Celui-ci prenait son petit-déjeuner sur une caisse renversée qui lui servait de table. Celle de la salle à manger étant, pour l’heure, encombrée de piles de livres qui menaçaient de s’écrouler d’un instant à l’autre.
Il régnait dans le petit deux-pièces-cuisine, une sympathique odeur de café frais, de poussière remuée, de bouquins et de pain grillé assez plaisante, et les filles éclatèrent de rire en voyant la dînette que le jeune homme venait d’improviser.
— Si vous aimez le pain grillé à la poêle, le beurre qui fond dessus, trempé dans le café brûlant, vous arrivez juste au bon moment, s’écria-t-il joyeusement.
— Vous nous faites regretter d’avoir déjà déjeuné, répondit Hélène. La prochaine fois, nous vous réserverons notre féroce appétit du matin.
— Dans ce cas, vous boirez bien une seconde tasse de café ?
Les jeunes filles rapprochèrent deux cartons, et s’installèrent à côté du jeune instituteur. Hélène le touchait presque du genou, et goûtait avec délice cette promiscuité obligée.
Elle promena en souriant, un regard à la fois avide et curieux sur le joyeux tohu-bohu qui régnait dans l’appartement.
— Vous venez d’emménager ?
François extrayait deux bols et les débarrassait du papier journal qui les emmaillotait.
— Oui, excusez-moi, je viens juste de recevoir ces malles, que ma mère vient de m’envoyer. Depuis deux mois, je campais. J’ai dû remplacer votre regretté Monsieur Duvernois au pied levé, et vous me voyez heureux de retrouver mes affaires personnelles. Surtout, mes livres ! Aujourd’hui, je vous reçois parmi les cartons, mais la prochaine fois, je vous ferai plus d’honneur, c’est promis.
Hélène saisit la balle au bond :
— Oh, mais cela ne nous dérange pas du tout et si vous voulez, nous allons vous aider à vous installer, n’est-ce pas Pauline ? Puisque nous sommes là, et que nous n’avons rien à faire de plus pressé.
— Voilà une offre bien aimable et que j’accepte volontiers.
— Alors, c’est d’accord. En plus, cela nous permettra de presque tout savoir sur vous, lança la jeune fille. Vous connaissez l’adage : “dis moi qui tu lis, je te dirai qui tu es !”
— Je vous trouve bien curieuse, Mademoiselle, releva François, en riant.
Pauline s’empressa de courir au secours de son amie :
— Comment cela, curieuse ? Nous voulons simplement savoir à qui nous avons à faire, n’est ce pas Sherlock Holmes ?
— J’espère que mes goûts en matière de lecture vont vous plaire, docteur Watson !
— Eh bien, nous allons voir cela tout de suite, renchérit Hélène, en se levant et en portant les trois bols dans la minuscule cuisine.
— Oh, non. Laissez cela, ma cuisine n’est pas visible.
Pendant que François s’empressait auprès d’Hélène, Pauline se leva et se dirigea vers la table couverte d’un fouillis hétéroclite. Elle prit dans une pile en équilibre instable, le premier livre qui lui tomba sous la main : “Des souris et des hommes,” de Steinbeck, en anglais.
— Eh bien, vous ne perdez pas de temps, ce livre vient juste de sortir. Vous ne l’avez pas encore lu, tout de même ?
La pile s’écroula et les livres tombèrent par terre. Pauline en ramassa un, à la couverture en carton rouge.
Elle lut le titre :“Le meilleur des mondes” d’A. Huxley ! La jeune fille était étonnée. Hélène, que la vaisselle ne passionnait guère, était revenue auprès d’elle. Pauline s’affairait à ramasser les livres éparpillés sur le parquet.
— Oh ! “Le blé en herbe” de Colette, j’adore ! Elle ne posa l’ouvrage que pour en saisir un autre, et se mit à déclamer les titres, comme si elle se fût trouvée dans quelque lieu public, devant un parterre d’auditeurs : “La Symphonie pastorale” de Gide, “L’interprétation des rêves,” de S. Freud…
— Hélène, je crois que nous venons de mettre la main sur un monsieur tout à fait passionnant ! Voici encore : “Du côté de chez Swann,” de Marcel Proust et ici, “Le Grand Meaulnes,”d’Alain Fournier !
Les filles étaient toute en effervescence, pendant que François, amusé, attendait le verdict.
— Alors, Mesdemoiselles, ai-je réussi mon examen de passage ?
— Brillamment, répondit Hélène avec spontanéité.
— Oui, je crois que vous allez nous plaire : vous avez des goûts très éclectiques et à la page. Un esprit moderne et curieux, une ouverture d’esprit qui plaide indiscutablement en votre faveur ! Je vous donne une bonne note, Monsieur l’Instituteur et vous déclare admis, applaudit Pauline.
Hélène la remercia en la gratifiant d’un superbe sourire.
— Merci !
— Oh, c’est lourd, gémit la jeune fille, qui tentait de soulever un carton d’où émergeait une manche de pull-over. Vous cousez vos pantalon avec du fil de plomb, se plaignit -elle ?
— Je vois. On lance des défis, même aux caisses de vêtements, maintenant !
François éclata de rire et montra ses dents blanches.
— Vous feriez un sacré déménageur, lança-t-il, taquin !
Les trois jeunes gens passèrent la journée à vider malles et cartons et à ranger leurs contenus. Tine leur rendit visite à midi et leur apporta un panier rempli de victuailles : cidre, oeufs durs, pain, fromage et salades.
En fin de soirée, quand Louis vint les chercher, l’appartement avait retrouvé l’aspect clair et ordonné qui seyait à un logement d’instituteur, fût-il célibataire. La lourde table en chêne brillait, tant Pauline l’avait astiquée. Les livres étaient droits comme des I, rangés par ordre de grandeurs sur l’étagère, au-dessus du bureau. L’encrier trônait près d’une pile de cahiers neufs aux couvertures multicolores. Les filles furent heureuses de pouvoir enfin s’asseoir.
Hélène avait ouvert la porte-fenêtre de la salle à manger qui donnait sur la place de la mairie, et Louis prenait le frais sur le petit balcon. Tout le monde était fourbu, mais la soirée s’annonçait délicieuse.
— Hmm, que cette soirée est agréable, soupira Louis. Tout en refermant la croisée, il s’adressa aux jeunes gens :
— Je ne sais pas en ce qui vous concerne, mais moi, j’ai une faim de loup, déclara-t-il ! Remuer toutes ces caisses vous a sûrement creusé l’appétit. Venez donc avec nous, François. Tine nous a préparé un petit dîner à sa façon que vous auriez tort de manquer.
Sur ces bonnes paroles, tout le monde se leva comme un seul homme, et Louis alla chercher la voiture. Hélène laissa la place du passager à François.
— Ma chérie, as-tu parlé à notre ami, au sujet d’Agnès, demanda Louis prudent, au moment précis où la voiture quittait le village ?
— Non, je t’avoue grand-père, nous n’avons pas eu le temps.
— Bon. Louis se tourna vers François : il s’agit de ma soeur. Nous parlons fort peu d’elle entre nous, mais je dois vous en toucher deux mots, car son comportement pourrait vous surprendre. Elle est, disons, un peu bizarre, mais il ne faut pas faire attention.
— Oui, elle vient dîner avec nous, quelquefois. Et il lui arrive de faire des réflexions discourtoises et même acerbes, expliqua Hélène. Elle ajouta : nous avons pris l’habitude de ne jamais nous fâcher et de l’accepter comme elle est. C’est plus sage. Nous la calmons ou la remettons gentiment à sa place, quand c’est nécessaire. Au fait, cela ne t’ennuie pas si nous te tutoyons ?
— Mais non, pas du tout, au contraire, répondit le jeune instituteur en se retournant vers son interlocutrice. Quant à ta tante, ne t’en fais pas, je comprends ! Je sais m’adapter à toutes les situations, même les plus périlleuses. Alors, ce n’est pas une vieille fille acariâtre qui va me faire peur !
Tout le monde éclata de rire, sauf Louis. Hélène et Pauline, pour leur part, ne pensèrent plus qu’à une chose : se mettre enfin les pieds sous la table !
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