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Saga : L'Héritage d'Agnès - Tome 1 - § 7

Hélène amoureuse

Premiers battements de coeur… Marengeville, complice.

Un coeur amoureux
Un coeur amoureux

Les vacances tiraient vers leur fin.

Personne n’avait vu le temps passer. François visitait la région à vélo avec Hélène, quand celle-ci ne prenait pas ses cours de conduite avec Pauline et son grand-père. Tine, qui adorait les visites que la fête des pommes amenait à Marengeville, n’avait pas assez de ses deux mains pour mettre ses petits plats à mijoter, préparer ses pâtés et s’occuper du potager !

Quant à Pauline, si elle adorait mettre la main à la pâte et aider Tine à la cuisine, elle espérait aussi lui soutirer quelques recettes qui lui permettraient d’épater sa tante, de retour à Paris. Louis, pour sa part, se levait exceptionnellement tôt, de manière à profiter au maximum des derniers beaux jours. Il n’en voulait pas laisser perdre une miette. Aller à la pêche, discuter avec les uns et les autres, aider au pressoir, lire le journal après le café, faire la sieste à l’ombre d’un lilas, ou aller se promener au volant de sa belle auto, étaient quelques-unes de ses activités favorites.

Agnès, pour sa part, vivait comme d’habitude, enfermée dans sa tour d’ivoire, en marge de tous, se rappelant de temps en temps au bon souvenir de chacun, en se mêlant aux conversations auxquelles elle n’était pas conviée et en les ponctuant de remarques parfois pertinentes, mais le plus souvent aussi, blessantes. On eût dit qu’elle faisait tout pour décourager les bonnes volontés, pour qu’on la déteste et l’ignore !

Comme prévu, Louis était allé, l’après-midi même, acheter sa T.S.F. Ce qui lui donna l’occasion d’emmener les filles en promenade. Il ramena l’appareil à la maison comme une trouvaille et installa le poste dans son salon personnel. Il en était fier comme Artaban et le fit admirer à son amie qui s’en fichait comme de sa première chemise.

Louis le trouvait superbe, avec ses cinq boutons noirs et le tissus doré qui cachait le haut-parleur. Tine ne résista pas au plaisir de se moquer de lui  :

— On dirait un gamin de cinq ans, en pâmoison devant son premier train. !

Ignorant la remarque, Louis se mit en quête d’une station qui l’intéressait et s’arrêta sur un commentaire politique.

— Tu vas encore te faire du mouron, à écouter toutes ces nouvelles de plus en plus alarmantes.

— Qu’est-ce que tu vas encore chercher là ! Mais non, voyons. Louis venait de capter une mélodie que Tine fredonnait parfois.

— Ecoute, plutôt :

Une voix profonde et chaude sortit de la caisse en bois : “le soir, je rêve que se suis dans tes bras.”…

— Ce n’est pas une de tes chansons préférées ?

— Oh, Louis, si. C’est merveilleux ! Tine reprit  :“Tu es partout, car tu es dans mon coeur, tu es partout, car tu es mon bonheur.”

— Alors, tu n’es pas contente ?

Pour toute réponse, Tine prit les mains du vieil homme et le regarda avec tant d’amour dans les yeux, qu’il se sentit fondre de tendresse. Il lui sourit :

— Cela te ferait plaisir, tout à l’heure, de venir siroter un dernier petit café, en écoutant avec moi un peu de musique ?

— Louis, tu es mon bonheur !

Il y avait comme cela dans la vie, des moments fugitifs qui donnaient un avant goût du paradis. Louis ne dit rien et le savoura silencieusement. Il laissa son amie vaquer à ses occupations. Décidément, il adorait les vacances ! Il s’enfonça dans son fauteuil : ce seront peut être les dernières avant longtemps, pensa-t-il, la mort dans l’âme. Louis savait, lui qui était né en 1874, et avait eu quarante ans pendant la Grande Guerre, ce que celle-ci avait coûté à la France de souffrances et de maux. Les affres de l’angoisse – il ne se les remémorait que trop – la terreur d’apprendre les plus funestes nouvelles, la perte de son fils Paul, le frère de Solange, fauché dans la fine fleur de sa jeunesse éclatante. L’écrasante douleur qui suivit ce deuil et dont Emilie, son épouse, ne se remit jamais.

Louis préférait ne pas évoquer devant sa petite-fille ces heures sombres, et l’on n’en parlait jamais. Non pas que le sujet fût tabou, mais Louis ne voulait pas que les souvenirs les plus noirs de sa vie viennent encore gâter le présent, qu’il s’efforçait de rendre aussi aimable que possible. Il chassa donc ses idées morbides, éteignit la radio et partit rejoindre Tine et les enfants au salon, où une partie de rami avait rassemblé son petit monde.

Depuis la salle à manger et à travers la cuisine, la voix de son amie lui parvint :

— Pauline, je suis sûre que tu triches, ce n’est pas normal, tu gagnes tout le temps ! Hélène essayait de calmer sa nourrice :

— Allons, ma bonne Titine, ne fais pas ta mauvaise tête !

— Oh toi, si tu m’appelles “Titine,” tu vas voir de quel bois je me chauffe !

— Tiens, voilà Louis, s’exclama Pauline ! Louis, venez à mon secours, Augustine va se fâcher pour de vrai, elle prétend que je triche, parce que j’ai encore gagné.

François n’attendit pas la réponse de Louis et mit tout le monde d’accord :

— Eh bien moi, je vais vous laisser vous crêper le chignon, mes petites dames, et vous abandonner à Louis ! Il fera, j’en suis sûr, un excellent arbitre. Je suis fatigué, et je dois encore rentrer au village.

— Comment cela, au village ? Mais ton vélo n’a pas de lumière, et la première maison est à plus de huit kilomètres, ce ne serait pas raisonnable, protesta Hélène ! Non, le mieux est que tu restes dormir ici, cette nuit. Tine va faire ton lit dans la cuisine. Il y a un canapé très confortable, où tu pourras dormir comme un loir.

Le ton d’Hélène n’admettait aucune protestation. François s’inclina :

— C’est qu’elle est déterminée, n’est ce pas, Tine ?

— Oh, je connais notre Hélène et je vais de ce pas vous arranger un petit lit douillet, Monsieur François.

Tine se leva et Pauline entreprit de ranger les cartes.

La cuisine était une grande salle qui respirait la convivialité. Toute carrelée de rouge et meublée à l’ancienne, elle était accueillante. Avec sa grande cheminée, le divan de Louis, l’antique horloge à poids en bois de pommier qui carillonnait joyeusement, et dont la pendule rythmait les heures, sa table de couvent qui sentait bon la cire, son confiturier, ses bancs et son vieux vaisselier normand, elle offrait un confort campagnard un peu rustique, mais des plus sympathiques.

— François, je vais vous installer ici, dit Tine, en désignant un grand sofa de velours rouge qui faisait face à la cheminée. C’est la place préférée de Monsieur Louis, l’hiver. Il adore regarder crépiter le feu pendant des heures. Ce canapé nous vient de Madame Eugénie, la mère de Monsieur Louis. Et il a tout une histoire  ! Je suis sûre que vous y dormirez très confortablement.

Tout en parlant, Tine avait apporté oreiller et couvertures, ainsi qu’un immense édredon. François bâilla à s’en décrocher la mâchoire. Il était ravi et souhaita bonne nuit à Augustine. Celle-ci se servit une tasse de son breuvage favori et s’empressa, comme promis, de rejoindre Louis au petit salon. Les filles étaient venues lui dire bonsoir et s’étaient retirées dans leurs chambres, après l’avoir embrassée. Mais comme les dites chambres étaient situées l’une au-dessus de l’autre, Hélène, qui venait juste d’ouvrir son journal pour y inscrire les faits marquants de la journée – comme elle le faisait tous les soirs – ne resta pas seule longtemps.

Quelques gratouillis à la porte mirent un point d’exclamation à sa tranquillité. Pauline avait jailli dans la chambre comme un beau diable.

— Tu n’es donc jamais fatiguée, protesta Hélène, un brin agacée. Qu’est-ce que tu fais encore là, je te croyais couchée ? Tu te lèves de si bonne heure le matin, que tu devrais être au lit.

Ce rappel à l’ordre n’ébranla nullement la détermination de Pauline qui, décidément, n’avait pas sommeil et voulait avoir une conversation, seule à seule, avec son amie.

— Je te vois si peu en ce moment, qu’il me faut bien forcer ta porte, se justifia-t-elle. Hélène soupira en refermant son journal. Elle ne l’eut pas lâché de plus d’une seconde que, déjà, Pauline le lui avait chipé.

— Donne-moi ça, quel toupet ! Ce que tu peux être curieuse, quand tu t’y mets, ça devient une habitude chez toi.

Pauline reposa le carnet bleu de son amie sur la table.

— Je te fais marcher. Remarque, je n’ai nullement besoin de lire ton journal, pour savoir ce que tu lui confies en si grand secret : tu es amoureuse ! Plus exactement, vous êtes amoureux, François et toi.

— Quoi ?

— Oui ! Tu crois que cela ne se voit pas ?

Hélène se tut un instant et réfléchit.

— Cela se remarque à ce point ?

— Mais évidemment ! Tu manges François des yeux du matin au soir et lui, ne se soucie plus de rien, en dehors de toi. Il passe plus de temps au château, ou en balade avec toi, que chez lui !

— Et grand-père s’en est aussi aperçu ?

— Tu crois qu’il a les yeux dans sa poche ? Il n’est pas né de la dernière pluie, quand même !

— Bon, si je comprends bien, c’est le secret de Polichinelle. Tout le monde est au courant et fait semblant de rien.

— C’est à peu près ça. Vous êtes comme deux tourtereaux sur leur petit nuage, totalement inconscients. Alors, on a décidé de jouer votre jeu, sans rien dire. Au début, c’était amusant, mais les meilleures histoires sont les plus courtes, tu ne crois pas ? J’ai pensé qu’il valait mieux que je te le dise.

Hélène se sentait mortifiée et un tantinet ridicule.

— Je vois. Je me suis comportée comme une idiote. Que vont penser grand-père et Tine ?

— Voilà que tu t’inquiètes, maintenant. Mais ils ne pensent rien du tout ! Ils trouvent François charmant, je t’assure, et sont ravis pour toi. Seulement, descends de ton petit nuage. Vous n’êtes pas tout seuls !

— On voit bien que tu n’as jamais été amoureuse !

— C’est vrai. Mais je ne me moque pas de toi. Je voulais seulement te conseiller d’être, disons, plus discrète, dans l’expression de tes sentiments. Je donne l’impression d’être beaucoup plus jeune que toi et pourtant, parfois, tu me fais l’effet d’être si candide, si naïve. Excuse-moi, si… romantique ! Et puis, à d’autres moments…

— Quoi ?

— Non, rien. Tu es si entière, si passionnée, derrière ton regard bleu-glacier et ton air impassible. On dirait un feu sous la banquise.

Hélène acquiesça  :

— Tu as raison, je suis folle de lui, si c’est ça que tu veux dire. Mais je suis horrifiée à la simple pensée que tout le monde s’en soit aperçu. J’ai été idiote de ne pas me méfier de mes sentiments. J’ai l’impression de m’être stupidement ridiculisée.

— Tu exagères ! C’était tellement nouveau pour toi d’être amoureuse que tu n’en as pas pris conscience, voilà tout. Et c’est de cela dont nous avons souri. Je dis bien,“souri,” pas ri ! Allons, tout cela n’est pas très important et nous sommes tous très heureux pour toi. C’est l’essentiel. Je te laisse, maintenant. Et n’oublie pas que tu as une amie !

Sur ce, Pauline disparut comme elle était venue. Ce soir là, Hélène eut bien du mal à s’endormir. Ce nouvel amour si flambant neuf, si soudain, si entier, qui débordait d’elle, qui l’embrasait, et lui faisait tout oublier, même la décence la plus élémentaire, puisqu’elle s’était donnée en spectacle, et sans s’en apercevoir, qui plus est, la meurtrissait ! Elle se sentait énervée et s’en voulait. Et en même temps, il fallait qu’elle chasse François de sa tête, si elle voulait se calmer un peu. Mais la simple idée de le savoir endormi sur le canapé de la cuisine, la bouleversait et l’empêchait de dormir. Elle était amoureuse, et c’était la première fois, la toute première fois ! Mon Dieu ! Que restait-il de la petite fille qu’elle connaissait si bien, sérieuse et pondérée et surtout, si sage ?

Il lui semblait qu’elle ne se reconnaissait plus. Qu’elle ne maîtrisait plus rien et que tout pouvait lui arriver. C’était grisant, et en même temps…? Pauline avait raison, elle se faisait peur ! Elle se coucha et se retourna contre le mur, en lovant ses deux mains jointes sous sa joue droite. Elle pensa à sa mère, et Solange lui manqua très fort. Elle avait tellement envie de lui parler. Il fallait qu’elle la voie !

Elle se promit d’en parler à Louis. Cette pensée la réconforta et elle s’endormit, sans plus se soucier de rien.

Le lendemain, Hélène avait sa leçon de conduite bi-hebdomadaire et François en profita pour aller à Lisieux, acheter quelques objets de première nécessité qui lui faisaient défaut. Après le petit-déjeuner, la jeune fille chercha Louis qu’elle trouva aux écuries, le nez dans le moteur de sa voiture.

— Qu’est ce que tu fais, grand-père ?

— Tu vois bien, ma chérie : je règle le carburateur. Une voiture tu sais, c’est comme une femme. Il faut sans cesse s’en occuper, si l’on veut éviter les problèmes. Et plus tu la bichonnes, et mieux elle ronronne.
— Je sais que tu parles en connaisseur. Je veux dire, en connaisseur de belle mécanique !

— Oui, je te remercie. J’avais compris, répondit Louis en riant. Alors, tu es prête pour ta leçon de conduite ?

— Oui grand-père. Nous pourrons partir dès que tu en auras donné le signal. Pauline nous attend à la cuisine.

— Et ton prince charmant, tu l’as abandonné ?

— Il est parti en ville, faire quelques courses. A ce propos, Pauline m’a mise au courant, hier. Je me suis vraiment conduite comme une écervelée et tu m’en vois désolée. Je ne m’étais pas aperçue que j’étais tombée à ce point amoureuse de François.

Au point de ne plus voir personne, je veux dire.

— Le coup de foudre, quoi !

— J’ai honte, grand-père ! Je me demande ce que tu as pu penser de moi, pendant tous ces jours ?

— Rien. Sinon que ma petite-fille avait terriblement grandi, et qu’elle était tombée amoureuse, voilà tout.

— Mais, tu n’as rien dit ! Tine non plus.

— Il n’y avait rien à dire, ma chérie. Mais à laisser faire. J’étais content pour toi.
— Vous vous êtes bien moqués de moi, oui !

— Mais non, que vas-tu chercher là ?

La mine renfrognée et boudeuse d’Hélène contrastait avec l’air malicieux de Louis. Des étincelles bleues jaillissaient de ses prunelles.

— Tu m’amusais, c’est tout. Cela me rappelait des souvenirs de jeunesse… Avec ta grand- mère. Elle était si jeune et si jolie ! Tu sais, nous sommes tous passés par là, du moins, je le suppose. Alors, on peut comprendre, non ?

— Tu ne m’as pas jugée ridicule, alors ?

— Mais, bien sûr que non, quelle idée saugrenue !

— Oh, grand-père, tu me rassures. Je me sens tellement soulagée.

— Si tu veux, nous en reparlerons, conclut Louis, en refermant le capot de sa voiture. D’accord ? En attendant, partons ! Va chercher Pauline et dis à Tine que nous serons revenus pour midi.

***


 


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