Solange s’inquiète. Le secret d’Agnès. La fin des vacances, Bonjour Paris !…

Dans la semaine qui suivit, l’annonce de la guerre fit l’effet d’une bombe. Le trois septembre, le jour où la France déclara la guerre à Hitler, le tocsin retentit à l’église du village.
Les cloches qui martelaient dans les coeurs la sinistre nouvelle, rappelaient à Tine et à Louis les heures les plus sombres de leur existence et chacun ressentait, en son for intérieur, une angoisse si pleine d’épouvante, qu’il ne pouvait trouver de mot pour la décrire.
Le tocsin avait surpris Tine au potager.
Stupéfaite, elle pâlit, ramassa brusquement son panier et le coeur battant, se rua vers le garage où Louis avait monté un atelier digne d’un mécanicien chevronné. Elle le trouva absorbé dans un problème technique, sans doute en rapport avec le moteur en pièces détachées d’une camionnette, qu’il venait de racheter au limonadier du village. Une antiquité, qu’il ne désespérait pas de ramener à la vie.
Celui-ci, entièrement dissimulé derrière le capot de l’auto, vit son amie surgir dans l’atelier en désordre, affolée, le chignon défait. En un éclair, ce fut soudain pour le vieil homme comme si le temps se fût arrêté. Il se redressa et reçut en pleine poitrine son cri de douleur silencieux et déchirant. Leurs regards se croisèrent. Et il lut dans les yeux de Tine, l’indicible.
Louis s’essuya les mains et ne dit rien. Il s’avança vers elle et tendrement, la prit dans ses bras. Puis il la serra fort, tentant de ramener du rose sur ses joues et un peu de chaleur dans son coeur glacé par l’émotion. Il savait tout ce que ces cloches lui rappelaient de malheur.
— Allons, ma bonne amie, nous nous en sommes sortis avec les honneurs, la dernière fois, pas vrai ? Cette fois-ci, tu verras, nous les aurons aussi ! Et puis, je suis là, et bien trop vieux pour être mobilisé, tu ne crois pas ? De ce côté au moins, nous n’avons plus rien à craindre, toi et moi, non ?
Louis lui arracha un maigre sourire. “Bien sûr, bien sûr,” fut tout ce qu’il réussit à lui faire dire, pendant qu’elle essayait de rassembler ses longs cheveux, éparpillés par la course.
— Tine, ma chérie !
Louis étreignit son amie et passa son bras autour de ses larges épaules. Des épaules qui n’étaient pas faites pour s’écrouler, fût ce sous le coup d’une aussi terrible nouvelle. Reprends-toi, je t’en prie, nous avons tous besoin de toi ! Tu es notre pilier, notre raison de vivre, en même temps que notre point de repère à tous. Tu es comme le phare qui guide les bateaux au port ! Tu es notre espoir d’un avenir meilleur, notre courage et notre sécurité. Qu’est-ce que la Ligne Maginot, à côté de toi ? C’est toi, notre forteresse, Tine ! T’en rends-tu compte ? J’ai tellement besoin de toi !
Louis n’avait pas l’habitude de se laisser aller à de telles confessions. Sa voix trembla et son regard se fit si poignant que la pauvre femme éclata en sanglots. Des pleurs qu’elle tenta aussitôt d’étouffer dans son ample tablier blanc. Louis comprit que cela lui faisait du bien et attendit que le gros du chagrin s’en aille. La vague déferlante passée laissa son amie apaisée. Ses yeux en paraissaient tout délavés, comme le ciel de Normandie après l’orage. Des yeux gris-bleu, noyés de brume, qui lui avouèrent tout l’amour qu’elle avait pour lui. Un amour sans mot pour le dire, qui se lisait dans son regard éperdu de gratitude. Louis ne dit rien, la prit doucement dans ses bras et la serra aussi fort qu’il put. Tine, que trop d’effusion dérangeait, se secoua sous l’étreinte dont elle n’avait pas l’habitude et chassa d’un rire encore chevrotant, rappelant des grelots, ce trop plein d’émotion qui venait de la terrasser. Elle rajusta son chignon bas, tendrement strié de fils gris et se pencha pour reprendre son panier, dont dépassait la chevelureverte et frisée d’une grosse salade.
— Tu sais que tu fais très jeune fille quand tu as les cheveux au vent, lança Louis, pour la ragaillardir ! C’est drôle, tu me rappelles Agnès, quand elle avait seize ans. La tignasse rousse, en moins !
Il s’amusa de la voir hausser les épaules, content de retrouver sa “Tine” de tous les jours. Mais il se dit qu’il ferait bien de la suivre à la cuisine, pour ne pas la laisser ressasser des idées trop sombres. Sous le prétexte d’ôter le cambouis qui maculait ses doigts, Louis remonta vers le corps principal du logis et poussa du pied la porte entrebâillée de la cuisine, que Tine venait de franchir. Il se dirigea vers le robinet, frotta méticuleusement chaque ongle, lava et sécha soigneusement ses mains, qu’il avait longues, fines et élégantes. Comme celles d’un pianiste. Ce devait être un trait de la famille Bareuil, car Agnès et Hélène avaient les mêmes.
***
Tine, près de la cuisinière où le feu brûlait en permanence, venait de saisir la bouilloire qui commençait à siffler. Louis ouvrit le buffet, prit deux bols et les déposa sur la table. C’est une bonne idée, s’exclama-t-il, faisant mine de ne rien voir de son visage encore tout défait.
— Sers-nous vite un peu de café, ma bonne amie, cela va nous réchauffer le coeur, nous en avons bien besoin !
Tine versa le breuvage brûlant qui aussitôt, embauma. Pauline et Hélène, talonnées par Solange, firent brusquement irruption dans la pièce la plus chaleureuse du château.
— Tiens, les voilà, mais où étiez-vous donc, les filles, demanda Tine ? Nous ne vous avons pas vues depuis midi, nous avions l’impression que vous nous aviez abandonnés, se plaignit-elle, sur un ton qui ne lui était pas habituel.
Louis crut bon d’intervenir :
— Ne faites pas attention, Mesdames, notre bonne Tine est un peu secouée par ce tocsin qui lui a remué les tripes et beaucoup trop de souvenirs !
— Nous étions au village, répondit Solange. Ces cloches de malheur nous ont également fait frémir. C’est à cause d’elles que nous sommes revenues si vite. Nous apprécierions aussi un petit remontant.
Hélène et Pauline acquiescèrent. Le regard des trois femmes trahissait leur inquiétude.
— Grand-père, que va-t-il arriver ?
Cette fois, l’optimisme naturel d’Hélène et la façon qu’elle avait toujours de ne retenir que le bon côté des choses, semblait quelque peu ébranlé. Il faut dire qu’il y avait de quoi.
—Tout à l’heure, on a entendu à Favranche les roulements de tambour de Félix, le garde champêtre, qui annonçaient l’ordre de mobilisation générale. Cela nous a fait froid dans le dos ! Tu crois, grand-père, que François va devoir partir, lui aussi ?— Il est trop tôt pour le savoir, ma chérie. Je vous vois toutes bien inquiètes. Il ne faut pas paniquer, les Allemands ne sont pas encore là, mais cela ne veut pas dire que nous devons sous-estimer la gravité de la situation.
Louis s’était tu trop longtemps. Il sentait qu’il devait mettre sa famille en garde, face aux événements dramatiques que chacun redoutait.
— Ecoutez, sans nous alarmer outre mesure, je crois nécessaire de vous dire certaines choses, maintenant.
En face de lui, le rang des trois femmes se resserra sur le banc. Tine s’agrippa à son bras.
— Vous les enfants, n’avez pas connu, comme Tine et moi, les événements tragiques de la dernière guerre, et vous ne pouvez pas vous imaginer ce que ces quatre ans représentèrent pour nous. Mais Solange s’en souvient parfaitement, même si elle était encore très jeune. Ce lot de chagrins, de privations, de douleurs physiques et morales…Toutes ces desctructions, ces morts…Et la France en ruines !
Louis hocha la tête tristement et poursuivit :
— Nous aurions tellement voulu vous en préserver. Tellement, que nous nous sommes mis la tête dans le sable. Pour beaucoup de gens, y compris nos politiciens, ce devait être à tout prix la “der des der,”vous comprenez ?
Solange étouffa un sanglot. Louis lui prit la main, rassurant.
— Vous savez que j’ai toujours, pour ma part, avant que Hitler ne montre son vilain museau, soutenu la politique de rapprochement avec l’Allemagne, prônée par Aristide Briand, prix Nobel de la paix en vingt-six. Pour que ce pays retrouve sa souveraineté et soit admis à la SDN. J’avais même, personnellement, applaudi, en 1928, au pacte mettant la guerre hors la loi. Une initiative que la France avait ratifiée, avec la Belgique, les Etats Unis, la Grande Bretagne, l’Italie, le Japon, la Pologne et la Tchécoslovaquie. Briand en avait été l’instigateur, avec l’Américain Kellog.
Nous voulions si ardemment la paix ! Et nous pensions vraiment qu’en réunissant toutes les bonnes volontés, nous pourrions, peut-être, réussir ce vieux rêve. Enfin, nous avons eu le mérite d’essayer !
— Oui, mais vous n’aviez pas prévu l’arrivée au pouvoir des nazis, n’est-ce pas ?
— Nous avons surtout commis l’erreur de sous-estimer la nuisance de cet Adolph Hitler, qui avait pourtant clairement exposé ses idées dans un livre, “Mein Kampf,” (“Mon combat,”) qu’il avait écrit en 1925, et dont nous n’avons pas tenu compte. Depuis son arrivée au pouvoir, en trente-trois, ses buts furent pour moi cependant, toujours extrêmement clairs ! L’erreur de nos gouvernements par la suite, voyez-vous, est d’avoir cru qu’on pouvait négocier avec lui.
— Comme le petit Chaperon-Rouge, avec le loup !
— Mais oui, tout à fait, Pauline ! En juin vingt-neuf déjà, les nationalistes allemands s’étaient élevés contre le plan Young, proposé par la conférence de Paris et qui pourtant, avait révisé la dette allemande à la baisse. Dès lors, Hitler n’a cessé de nous sourire avec ses canines effilées de prédateur, prêt à faire une bouchée de la paix. Nous aurions dû nous en émouvoir, quand il en était encore temps, et le considérer pour ce qu’il était : un démon prêt à tout, et n’ayant d’autre ambition que de soumettre la Terre entière à sa botte. Nous aurions dû nous décider à lui résister de toutes nos forces, à tout prix, même si la guerre nous faisait horreur !
Pauline opina du chef.
— Et qu’avons-nous fait, interrogea Hélène. Je veux dire nous, les Français et les Anglais ?
— Ce que nous avons fait, ma pauvre chérie ?
Eh bien, c’est un peu triste à avouer : rien ! Nous avons joué à l’agneau de la fable. Nous avons cherché à amadouer le loup ! Pour éviter à tout prix ce que nous redoutions le plus : une nouvelle guerre. Et tu vois que cela, en définitive, n’a servi à rien.
Tine, Solange, Hélène et Pauline, muettes, écoutaient Louis religieusement. Elles étaient suspendues à ses lèvres, comme si leur salut dépendait de ce que le vieil homme allait leur dire. Pauline, la plus curieuse des quatre, fronça les sourcils :
— Que voulez-vous dire, Louis ?
— Tout simplement, que nous aurions dû scrupuleusement suivre le sage précepte romain, selon lequel celui qui veut la paix, prépare la guerre !
— Et tu penses, grand-père, que ce n’est pas ce que la France a fait, interrogea Hélène, ingénument ?
Elle aussi, maintenant, désirait en savoir plus. Elle ne s’était jusque là que fort peu intéressée aux questions politiques. Seules, la littérature et la philosophie la passionnaient. Mais ses discussions avec François l’avaient fait réfléchir. Elle sentait que les événements se précipitaient et qu’il allait lui falloir d’urgence combler cette lacune. Elle tourna son ravissant visage vers son grand-père, qui s’émut de son regard limpide et pourtant si plein d’une attente muette. Hélène formula sa question plus directement :
— Au fond, nous nous réveillons un peu tard, mais l’essentiel n’est-il pas de réagir enfin. Pour dire non, justement, à ce Monsieur Hitler et à ses prétentions ?
— Pour moi, ma chérie, une déclaration de guerre se doit d’être mûrement réfléchie, soigneusement préparée et mise en route au meilleur moment, et non pas sur un coup de tête ! Je n’ai pas la science infuse et je peux me tromper, mais je ne crois pas que la France soit maintenant en position d’attaquer victorieusement les troupes allemandes. Hitler nous manipule comme des poupées de son, et nous nous comportons exactement comme il le souhaite. Nos politiciens sont des ânes et je pèse mes mots.
Autour de Louis, les regards se troublèrent.
— Oui, je sais. Ce que je dis est inquiétant, mais ne vaut-il pas mieux regarder la vérité en face, même quand elle dérange ? Et de fait, je ne suis pas vraiment optimiste pour la suite des événements.
Les yeux de ces dames se firent sombres autour de la longue table. Solange et Hélène se rapprochèrent instinctivement, l’une contre l’autre. Tine prit la main de Pauline.
— En premier lieu, n’en déplaise à nos Etats-Major, notre ligne Maginot n’est pas la muraille de Chine. Et quand bien même, il n’y a pas de mur qui ne se contourne. Par ailleurs, nos capacités réelles, en fait d’attaque, sont loin d’être à la hauteur de nos prétentions ! J’ai des amis militaires bien renseignés. Déjà, avant la grande guerre, nos généraux n’avaient pas jugé utile de développer, avant les Allemand, de nouvelles armes, comme les mitrailleuses. Et je crois qu’ils ont toujours plusieurs longueurs de retard sur les techniques modernes. La triste vérité est qu’ils manquent de réalisme. Et pour couronner le tout, j’ai bien peur que nous n’ayons jamais assez d’armes et de munitions pour équiper nos soldats.
Les regards des quatre femmes convergèrent vers Louis. De concentration, l’iris de Pauline avait viré au violet, les joues d’Hélène étaient aussi pâles que le teint d’une poupée de porcelaine. Solange roulait son mouchoir en boule, Tine respirait fort.
— Ce que je suis en train de vous dire, reprit Louis, c’est qu’il est bien temps aujourd’hui, de déclarer la guerre à Hitler, quand nos armées ne sont pas le moins du monde prêtes à livrer bataille.
— Louis, je ne comprends pas ce que tu essaies de nous expliquer, protesta Tine.
— Tine a raison, père, qu’es-tu en train d’insinuer ?
— Rien que la vérité, hélas, même si elle est désolante. Faute de nous y être correctement préparés, nous ne bénéficions pas aujourd’hui de forces en mesure de s’opposer efficacement aux troupes hitlériennes, armées jusqu’aux dents ! Sans parler du fait que leurs soldats ont un moral d’acier et sont gonflés à bloc par la propagande nazie.
— Ce n’est pas possible !
— C’est malheureusement un fait. Nos avions manquent de carburant, nos soldats n’ont même pas d’uniformes, quant à la stratégie que nous sommes capables d’élaborer, je ne fais pas confiance en des généraux qui, pour contrer toutes les provocations d’Hitler, n’ont pu concevoir qu’une politique défensive, aveugle aux réalités. Sans rien faire d’autre pendant six ans, que de construire un mur, pour y poster des sentinelles !
Voilà, c’était dit. D’une traite ! Louis se sentait mieux. Un silence lourd accueillit ses paroles.
Il poursuivit :— C’était méritoire de rêver, il y a dix ans, à la réconciliation de l’Allemagne et de la France. Pour installer définitivement la paix dans une Europe enfin unifiée, mais, comprenez-moi bien, les filles, ce fut criminel de s’accrocher à ce rêve ! Nos gouvernements ont délibérément choisi “d’oublier”que, pour faire la paix, le plus sage a toujours été de préparer la guerre. De plus, il n’aurait pas été superflu de vérifier que nous n’avions pas, de l’autre côté de nos frontières, d’ennemi assoiffé de conquêtes et de vengeance.
— Bien sûr ! C’est l’évidence même, s’écria Pauline.
Louis marqua un temps. Comme pour mieux imprégner les esprits de ses interlocutrices. Il but une gorgée et reprit :
— Pourtant, mes enfants, cette évidence n’a pas sauté aux yeux de nos hommes politiques ! J’étais de ceux qui pensaient qu’il était illusoire et dangereux de croire qu’on pouvait faire “ami ami” avec un homme comme Hitler qui, dès sa prise de pouvoir, s’affirma comme le fossoyeur de la démocratie ! Et je n’ai cessé, dès lors, de suivre à la loupe les agissements de ces deux personnages que sont Hitler et Goering, son coéquipier de la première heure. J’ai pris connaissance avec effarement de leur nationalisme exacerbé, de leur exaltation antisémite qui confinent à de la folie, de leur vénération face à une pseudo-race aryenne, qui ne vise, en fait, qu’à légitimer leur soif de pouvoir et de conquête.
Solange restait muette, comme pétrifiée. Tine roulait des yeux. Son teint était de cire. Brusquement elle s’écria :
— Ce Hitler est pire que tout alors, c’est le diable ! Louis, c’est épouvantable, qu’allons-nous faire ?
— Surtout, ne pas nous affoler ! Cela ne servirait à rien et puis, rester très vigilants. Nous allons nous préparer à la guerre, avec nos moyens à nous, et je vous le répète, dans le calme ! Heureusement, les enfants, nous avons ici, à Marengeville, le meilleur des généraux et autrement plus débrouillard que nos militaires étoilés.
Louis sourit en regardant Tine.
— Et puis, nous ne jouerons pas les dupes. Je me souviens d’avoir entendu ce fou de Hitler, un jour à Nuremberg, dans les années trente. Je rendais visite à un ami médecin, un Juif, justement. Je me souviens à quel point cet individu avait un charisme démoniaque. Il était capable d’émouvoir jusqu’aux tripes la foule des naïfs. Les gens, transportés, l’adulaient comme un dieu. C’est pourquoi, le bon peuple a tout de suite cru en ses boniments. Heureusement, mon ami prudent, sut expédier ses enfants à temps aux Etats-Unis, pour les protéger des persécutions qui commençaient.
— Mais, protesta Hélène, les intellectuels en Allemagne, n’ont-ils donc rien vu venir ? Tous les Allemands n’étaient quand même pas des candides ou des nazis. Voulaient-ils tous la guerre à tout prix ?
— Certainement pas ! Malheureusement, ceux qui auraient pu s’élever contre Hilter, ont réagi en fuyant, faute de pouvoir proposer des solution aux problèmes que rencontrait le pays. Le 10 mai 1933 tu n’étais encore qu’une enfant, ma petite fille Hitler s’est lancé dans un véritable autodafé, ressuscitant les manières de l’Inquisition.
Ce jour là, (on eût dit une messe noire !), il brûla en place publique des centaines de livres interdits, au nombre desquels des ouvrages de Thomas Mann et Stéphan Zweig. Ce fut hallucinant, moyenâgeux ! Mais qu’est-ce que la foule des chômeurs, subjuguée par les mélopées incantatoires de leur nouveau messie, pouvait comprendre à ce qui se passait réellement ?
Ce que les gens voulaient, c’était du travail et du pain, comme la foule des révolutionnaires, marchant sur Versailles. On ne réfléchit pas avec son ventre ! Et les intellectuels n’avaient pas de pain à distribuer. C’est la faim, le chômage, bref, le peuple souffrant qui porta Hitler là où il est, pas les têtes pensantes. Et maintenant, nous devons faire avec, comme les Allemands, d’ailleurs, qui pour la plupart, ne mesurent sûrement pas encore dans quelle sinistre aventure leur Führer est en train de les embarquer !
— Il a procédé à un vrai ménage intellectuel, si je comprends bien, intervint Solange. Et maintenant, il reste seul en lice pour tout décider, même le pire, sans que personne ne puisse plus protester ou réagir.
— C’est tout à fait ça. Et la dernière trouvaille de ce fou est la purification de la race allemande toute entière ! Sans parler du fait que si nous ne tentons pas de le freiner, il ne s’arrêtera pas à l’Allemagne. Non… Hitler, voyez-vous mes chéries, n’est pas seulement l’ennemi de la France et de tous les pays qu’il entend conquérir, c’est l’ennemi du genre humain tout entier. Je pèse mes mots ! Et un ennemi que nous allons devoir apprendre à combattre, par les armes, la ruse et tous les moyens que nous pourrons trouver.
Tine rompit le silence de mort qui était tombé dans la cuisine.
— Et…Si nous perdons la guerre, osa-t-elle demander, plus inquiète que jamais ?
— Tu vois, ma bonne amie, c’est à cause de ce genre de crainte que nous n’avons pas levé le petit doigt pour contrer Hitler, quand il en était encore temps. Nous gagnerons la guerre, mes chéries, tout simplement parce que nous ne pouvons pas nous permettre de la perdre !
Louis semblait ne plus pouvoir s’arrêter. Lui qui ne parlait jamais politique en famille, donnait l’impression de se décharger d’un fardeau, décidément trop lourd à porter pour lui seul. Il fallait qu’il s’en libère, et aussi, qu’il galvanise ses troupes ! Parce qu’en vieux baroudeur qu’il était, il estimait que la meilleure protection réside toujours dans une approche réaliste des faits, et non pas dans la classique attitude de l’autruche.
Après un long moment, (on eût dit qu’il fallait que chacun digère à sa manière les mauvaises nouvelles que Louis venait d’annoncer), Tine se redressa et se leva de table.
— Bon, résumons-nous, déclara-t-elle, comme un capitaine de vaisseau prenant ses hommes en main – Tine ne pouvait rester silencieuse et inactive plus longtemps. La France et la Grande Bretagne ont pris la décision de déclarer la guerre à ce loup de Hitler, n’est-ce pas ? Fort bien. Mieux vaut tard que jamais ! Eh bien, nous n’allons pas nous laisser faire. C’est moi qui vous le dit !
D’un seul coup, c’était comme si tous les miasmes des vieux souvenirs de la Grande Guerre venaient de s’évaporer et accouchaient d’une nouvelle Tine. Rajeunie, ragaillardie ! Comme si la balle était désormais dans son camp, et qu’il lui appartenait de relever le moral des troupes.
Louis se sentit rassuré. Un poids venait de tomber de ses épaules, qu’il redressa aussi sec : Marengeville avait son amiral ! Quant aux filles, la bonne humeur retrouvée de leur nourrice et amie leur rendit leurs couleurs. Le navire avait encore son capitaine et la barre était en de bonnes mains. Alors, on pouvait de nouveau envisager bravement l’avenir, comme le preux chevalier gravé dans la pierre, et qui souhaitait la bienvenue aux visiteurs, au dessus du porche de Marengeville.
Solange ne disait rien. Muette, elle accusait le coup, silencieusement. Ce qui ne présageait rien de bon, pensa Louis, qui connaissait bien sa fille.
***
La semaine suivante s‘écoula sans nouveau coup de semonce, et Hélène apprit avec un indicible
soulagement que François était réquisitionné. L’académie avait en effet demandé aux instituteurs d’accueillir les écoliers parisiens, que la capitale affolée, envoyait dans les campagnes, en lieu sûr.
Solange, murée en elle même, épluchait des haricots dans la cuisine et Tine essayait tant bien que mal de lui remonter le moral, tout en touillant avec énergie sa confiture de mirabelles qui commençait à bouillir. Certes, Hélène avait rassuré sa mère au sujet de son état, mais l’annonce de la guerre avait replongé la pauvre femme dans une angoisse d’un autre ordre, mais qui l’étreignait tout autant, sinon plus. Louis donnait leurs leçons de conduite aux filles, et Agnès tricotait dans le grand salon.
C’était la seule que la nouvelle de la guerre semblait ne pas émouvoir ! Au village, les femmes étaient aux cents coups, avec leurs maris qui avaient été mobilisés du jour au lendemain. Gaston avait reçu sa feuille de route et Basile se demandait comment il allait s’en sortir, tout seul. Georges, le frère de Tine, qui possédait la grosse ferme, juste en dessous de Marengeville, lui avait promis aide et assistance.
Déjà, tout un réseau de solidarités se mettait en place. Mais tout le monde s’inquiétait. Seule, Agnès semblait flotter sur un petit nuage rose.
— J’ai les oreilles qui sifflent, ou bien elle chantonne, demanda Solange à Tine ?
— Non, vous ne rêvez pas, Solange. Elle fredonne bel et bien un air de polka, je crois. Mais il ne faut pas lui en vouloir, c’est une pauvre fille !
Tine se pencha vers la jeune femme et chuchota, aussi bas qu’elle put :
— Elle est folle à lier !
Agnès, assise au salon désert à cette heure avancée de la matinée, n’avait en effet jamais semblé aussi guillerette. Même ses joues de papier mâché semblaient se teinter d’une toute nouvelle couleur rose-pêche, qu’on ne lui avait jamais vue !
— Vous avez raison, Tine. Elle est bonne à enfermer !
— Taisons-nous, elle ne perd pas une miette de notre conversation. Elle a l’ouïe très fine.
— Depuis le temps qu’elle s’exerce à écouter aux portes, cela ne m’étonne pas ! Je ne sais pas comment vous faites, vous et Louis, pour la supporter à longueur d’année. Moi, je ne pourrais pas, chuchota Solange. Ce serait au dessus de mes forces !
Tine, qui faisait couler un filet de confiture sur une soucoupe, pour vérifier que la cuisson de sa marmelade était à point, aperçut, à travers la porte du salon légèrement entrebâillée, la tante se pencher vers son panier à ouvrage, ramasser son tricot et se lever droite comme un I, après leur avoir jeté un regard de vipère.
L’imprécation, pour muette qu’elle fut, n’en était pas moins dure. Pour toute réponse, Tine haussa les épaules.
Agnès disparut et laissa ouverte derrière elle, la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin.
— Je me demande pourquoi père s’obstine à la garder ici. Il y a des maisons très bien qui s’occupent de ces gens là.
— Vous ne savez pas ?
— Sincèrement non, répondit Solange, étonnée.
— Eh bien, il y a huit ans, Madame Eugénie lui a fait promettre solennellement, juste avant de nous quitter, paix à son âme ! qu’il n’abandonnerait pas sa soeur. Et ne la placerait jamais. Votre père a promis, et vous savez comment il est.
— Mais elle a une araignée dans le cigare ! Elle est impossible, méchante, sournoise, querelleuse, acariâtre et j’en passe ! Et toujours là, comme un fantôme noir, à nous épier. Parfois, j’ai même l’impression qu’elle nous nargue, qu’elle se moque de nous en silence, ou pire, nous jette des mauvais sorts.
— Allons, Solange ! Vous ne croyez pas que vous exagérez un tantinet ? Les sorcières n’existent que dans les contes. Ce n’est qu’une pauvre créature. Bonne à plaindre, tout au plus.
— Je la crois capable de tout ! Et pourquoi, tout ça, mystère ? Comment se peut-il qu’elle se comporte ainsi, sans raison ? Nous ne lui avons jamais rien fait, que je sache. Et père non plus. Alors ? Pourquoi, nous poursuit-elle de sa hargne, comme une teigne, et s’entête-t-elle à perdre sa vie, à errer de pièce en pièce, comme une pauvre âme solitaire ? Parce que je ne doute pas un instant qu’elle doit être extrêmement malheureuse. Et qu’elle a dû l’être toute sa vie. Pour se réjouir de la guerre, il faut vraiment être, ou très malheureux, ou complètement cinglé !
— Seul, votre père connaît encore son secret, si secret il y a. Il ne vous a jamais rien dit ?
— Non ! Et je vous avoue que je ne lui ai jamais rien demandé.
Tine hocha la tête.
— Je sais qu’il y a eu jadis, au temps de la jeunesse d’Agnès, à peu près au moment de votre naissance, une sombre histoire. Un scandale familial, si vous voulez, dont la jeune soeur de votre père – elle était alors toute jeune fille – fut la tragique héroïne. Des rumeurs ont circulé. Quoiqu’il en soit, elle et son frère sont les seuls dépositaires encore vivants de ce secret, aujourd’hui profondément enterré au fond de la mémoire de Louis. Mais il ne m’en a jamais parlé et j’ai respecté son silence. Je crois que c’est quelque chose de très douloureux, et je n’aime pas remuer les vieilles histoires.
Solange resta songeuse. Qu’Agnès, après tout, garde son secret ! Elle pensait à Hélène, à la guerre qui allait fondre sur eux comme un nuage de sauterelles affamées, à l’avenir qui s’annonçait sombre et resta muette.
— Allons, Madame Solange. Il ne faut pas vous mettre dans cet état là, voyons !
Tine ne pouvait supporter de voir Solange aussi abattue.
— Il faut vous secouer, la gourmanda-t-elle. Quoiqu’il arrive, les choses ne vont pas mieux, vous savez, quand on les noircit. Et les filles vont bientôt rentrer de leur leçon. Hélène serait fâchée de vous voir porter toute la misère du monde ! Voulez-vous m’aider à mettre la table, cela vous changera les idées ?
Solange hocha la tête. Elle se leva et alla ouvrir le grand vaisselier. La porte grinça un peu. Elle compta dans sa tête : Louis, Tine, Pauline, Hélène, la vieille folle et moi, je n’oublie personne ?
— Nous sommes six à table, n’est-ce pas ?
— Non, sept, corrigea Tine. Il faut rajouter un couvert pour François. Le pauvre se prépare à accueillir en toute hâte, tout une armada de gamins, et la tête lui tourne. En plus, il paraît qu’il n’est pas trop doué pour la cuisine et qu’il mange tous les jours des casse-croûte. Alors, il faut le requinquer un peu, de temps en temps ! Votre père ne tient pas à ce que notre instituteur tombe malade, juste avant l’arrivée de toute cette marmaille, que nous allons voir débarquer au château.
— Vous n’allez pas loger ces gamins, quand même, s’inquiéta Solange.
— Pas tous, rassurez-vous, seulement quelques-uns. On les a répartis chez toutes les bonnes volontés. Que voulez-vous, les Parisiens ont peur des bombes. C’est normal, remarquez ! Mettez-vous à leur place.
Solange ne dit mot, et compta donc sept couverts et quatorze verres. Elle choisit une nappe en vichy et entreprit de mettre la table. La porcelaine blanche sur les petits carreaux rouge faisait un bel effet. Elle enfila les serviettes de table, impeccablement repassées, dans des ronds en argent et disposa les verres. Tine apporta une cruche d’eau bien fraîche, du cidre, une miche de pain bis, du vin et une terrine de canard.
— Le coquelet que vous avez préparé embaume déjà, Tine ! Pauline va être désolée de n’avoir pu suivre sa leçon de cuisine, ce matin.
— Ah, voilà la jeunesse d’aujourd’hui ! Elle voudrait faire trente-six choses à la fois, être au four et au moulin en même temps. Mais les vacances ne sont pas terminées ! Je l’aime bien, Pauline. Elle a une saine mentalité. Son franc-parler me plaît, et elle est courageuse. C’est une chance pour notre Hélène d’avoir une amie comme elle.
— Oui, si l’on veut.
— Allez, vous vous faites bien trop de soucis, Solange. Je suis sûre que toutes les deux, à Paris, sauront se débrouiller, vous verrez. Et puis, elles ne seront pas seules, puisqu’elles habiteront chez la tante Sophie ! Une bien brave femme, à ce qu’on dit !
Solange opina du chef en faisant la moue, pas convaincue le moins du monde par les propos rassurants de Tine.
— Hélène est si têtue ! J’ai bien essayé de la convaincre d’abandonner ce projet ridicule, et de venir vivre à Londres avec nous. Mais elle ne veut rien entendre. Même la déclaration de guerre ne lui fait pas peur. Allez y comprendre quelque chose. Et père qui la soutient. Il est d’une faiblesse avec cette petite ! Enfin, je ne veux plus aborder le sujet, nous nous disputerions.
— Aussi, le mieux est-il de clore le chapitre, conclut Tine en égouttant les haricots. D’ailleurs, voici Monsieur François qui arrive, j’entend sa bicyclette qui grince. Il faudrait qu’il la graisse, cela me fait crisser des dents, ce sifflement aigu !
***
Solange sortit pour accueillir le visiteur. François entra dans la cuisine en sifflotant. Par la porte qu’il avait laissée ouverte sur la cour, Tine et Solange aperçurent la voiture de Louis qui faisait le tour des jardins potagers, pour venir se ranger, comme à son accoutumée, sous les anciennes écuries.
On entendit un bruit de freinage brutal, suivi d’un concert de piaillements affolés, puis un claquement de portières et Hélène enfin, qui applaudissait joyeusement. Solange se leva, se dirigea vers la porte et sortit sur le perron.
— Qu’est-ce que c’était, ce bruit ? S’enquit-elle, en apostrophant assez sèchement son père qui arrivait vers elle en riant.
— Rassure-toi, ce n’est rien !
— Oh, Pauline n’a pas encore le pied aussi léger que moi, répondit Hélène. Elle a simplement écrasé la pédale de frein si fort qu’elle a calé, en faisant s’envoler toutes les poules ! Un brillant atterrissage, après un décollage en beauté, où nous avons tous failli piquer du nez dans les douves !
— Vous vous amusez comme des gamins, à ce que je vois.
Louis avait dans le regard un pétillement de polisson qui en disait long, et agaçait sa fille, quand elle était d’humeur maussade.
— Ma chérie, on ne peut pas broyer du noir à longueur de journée, tout de même. Toi aussi, tu devrais te détendre un peu. Cela te ferait le plus grand bien.
— Solange, rentrez et venez donc vous asseoir, la pria François.
Le jeune instituteur avait, il faut le dire, le sens de l’à-propos et le don de se sentir à l’aise en toutes circonstances.
— Louis fait de son mieux pour les filles, et Tine nous a préparé un succulent repas. Ce serait dommage de ne pas l’apprécier comme il convient, n’est ce pas ?
— Je suis désolée, je n’ai pas faim.
— Allons, maman !
— Grand-père, fais quelque chose pour raisonner maman. C’est ta fille, après tout !
Louis, mis à contribution, ne savait pas comment s’y prendre pour calmer Solange. Ses angoisses n’étaient pas sans fondement, il fallait bien se l’avouer, mais elles ne contribuaient pas à améliorer la situation, tant mondiale que familiale !
Il soupira :
— Solange, ton mari va arriver ce soir, nous lui demanderons son avis. Mais sincèrement, je pense que tu dois maintenant te convaincre que ta fille n’est plus une gamine, et qu’elle est responsable de ses choix. Personnellement, je ne lis pas l’avenir dans le marc de café, et personne aujourd’hui, de toute façon, ne peut prévoir comment les événement vont tourner. Si elle veut poursuivre à la rentrée ses études à Paris, je ne vois sincèrement pas pourquoi, elle devrait y renoncer ! Simplement, parce que tu te fais des cheveux blancs ?
La guerre n’est une perspective amballante pour personne, et je comprends que tu voudrais avoir ta fille près de toi, dans ces circonstances inquiétantes. Mais je pense, puisque sa décision semble inébranlable, qu’il ne nous reste plus qu’à lui souhaiter bonne chance. Tu ne crois pas ?
Solange regardait son assiette.
— Avec les bombardements, les gaz asphyxiants et je ne sais quelles autres perspectives plus épouvantables encore qui la guettent là-bas ! Et vous voulez que je me calme ?
Hélène se tourna vers François et l’implora du regard. Celui-ci se dévoua, mais sans conviction. :
— Louis a certainement raison, Solange ! Sans parler du fait que nous ne sommes pas très loin. De plus, nous avons le téléphone. Si les choses se gâtent, promit-il, nous aviserons.
Le repas ne fut pas aussi gai que Tine l’avait espéré, et bien qu’elle fît de son mieux pour dérider l’atmosphère, celle-ci resta tendue jusqu’au café. Le soir ramena Steven, et l’on eut des nouvelles fraîches de première main, puisque celui-ci était journaliste. Le moins qu’on puisse dire est qu’elles n’étaient pas bonnes ! Les Allemands avaient envahi la Pologne, et Varsovie venait de capituler. Cette annonce catastrophique eut pour effet d’atterrer complètement Solange qui implora une énième fois Hélène de l’accompagner en Angleterre. Devant le refus obstiné de la jeune fille et le mutisme de son père, Solange n’eut d’autre recours que d’aller se réfugier dans sa chambre.
Le feu crépitait dans la cheminée et Tine avait déposé sur le petit guéridon du boudoir, une théière de tilleul et des tasses, espérant que la tisane apaiserait les nerfs à vif de la pauvre femme. L’idée de repartir le lendemain sans sa fille l’avait totalement abattue ! La présence de Steven la réconforta. C’était un homme calme et solide qui aimait sa femme. Il savait l’épauler dans les circonstances difficiles, et Solange s’appuyait entièrement sur lui. Grâce à son optimisme chevillé au corps, à son humour aussi, l’épreuve du départ, le lendemain, se passa presque normalement. Il y eut des embrassades et des effusions, comme à l’accoutumée, mais point trop de pleurs, et l’on promit de se téléphoner aussi souvent que nécessaire.
François tenait Hélène par l’épaule. Louis, Tine et Pauline formaient un groupe compact, sous le grand porche et Tante Agnès, que l’on n’avait plus vue ces derniers jours, droite comme un clocher, semblait moins émue par le départ de sa nièce que l’encoignure de la vieille porte piétonne, devant laquelle elle se tenait, aussi raide et revêche que d’habitude.
***
Le départ de Steven et de Solange avait sonné la fin des vacances à Marengeville, si toutefois, vu les circonstances, on pouvait encore parler de vacances.
En cette fin de septembre sombre et morose, François et Louis avaient tenu à raccompagner les filles à Paris. Louis avait en tête de faire la connaissance de Tante Sophie et de son restaurant, dont on disait d’ailleurs beaucoup de bien. Il avait promis à Solange de veiller personnellement à l’installation de sa fille. Et c’est donc dans une bonne humeur sauvegardée que l’on entreprit le voyage vers Paris. François s’était installé à l’avant et les deux filles bavardaient à l’arrière.
La perspective de la guerre ne ternissait nullement leur enthousiasme. Louis admirait cette dynamique propre à la jeunesse, mais n’en dit mot et remarqua que François ne semblait guère partager l’effervescence de son amie. Il mit cela sur le compte de leur différence d’âge ou de ses soucis et ne pensa plus qu’à leur arrivée prochaine.
***
Sophie était une petite femme pimpante et fort dynamique, d’une cinquantaine d’années. Elle portait un chignon bas qui lui faisait un air sévère, que démentait aussitôt le pétillement de ses yeux noisette. Le restaurant donnait sur une petite place au cachet provincial, à l’écart de l’agitation des grands axes, et était fort bien fréquenté. C’était un endroit accueillant, au charme discret.
Une minuscule terrasse faite de tables rondes s’ouvrait devant le bar. Celui-ci, tout en chêne ciré patiné par les an, plut tout de suite à Louis. Au mur, des cuivres luisaient doucement dans la pénombre. Cette première salle attirait de nombreux clients. Un petit escalier de bois montait en colimaçon au premier étage, où se trouvait une seconde salle, rustique, mais charmante.
Cette dernière, plus petite et mansardée, toute faite de pierre et de bois était réservée aux habitués. Au bar, on pouvait voir quelques clients siroter leur petit noir.
Dieu soit loué, pensa Louis, la guerre n’est pas encore arrivée jusqu’ici, et pour l’heure, c’était même à croire qu’on n’en avait jamais entendu parler ! Le vieil homme se sentit rassuré. Il avait le sentiment que son Hélène allait se plaire dans cet environnement. En tout cas, qu’il ne pouvait rien lui arriver de mal, malgré les événements !
Les filles, aidées de François, avaient fini de monter les bagages. Pauline rejoignit Louis au bar, et l’invita à venir visiter leurs chambres. Deux petites pièces sous les combles se faisaient face, et il y avait même deux lavabos. Un luxe que Marengeville n’offrait pas ! Les lits étaient déjà faits et avaient l’air des plus confortables, avec leurs draps blancs et leurs grosses couettes de grand-mère en satin rouge qui trônaient dessus, gonflées à souhait. Les cabinets étaient sur le pallier. Louis nota la propreté scrupuleuse des lieux, et l’aspect simple, mais coquet de la décoration. Il redescendit tout guilleret et accepta l’aimable invitation de Sophie, qui le pria de rester à dîner, puis de passer la nuit sur place.
Cette dernière avait tout prévu, et préparé deux chambres supplémentaires. Cela lui rappelait le bon temps, l’époque où son époux était encore de ce monde, et où elle “faisait” l’hôtel, pour les voyageurs de commerce, expliqua-t-elle. Aujourd’hui, elle ne louait plus qu’occasionnellement ses chambres.
François et Louis acceptèrent sans protester l’aimable hospitalité de la brave femme et montèrent, sans plus de manière, se rafraîchir un brin et se reposer avant le dîner. Louis, ravi au fond de cette bonne aubaine, ouvrit les deux fenêtres de sa chambre, pour prendre un grand bol d’air et se détendre. L’une donnait sur une petite cour intérieure. De l’autre, la vue plongeait sur une cascade de toits qui dévalait la Montagne Sainte Geneviève. Il huma l’air doux de cette fin d’été, et laissa monter jusqu’à lui la rumeur sourde qu’exhalait la ville.
L’air du soir l’apaisa et acheva de le rasséréner tout à fait. Le ciel gris-mauve virait déjà au violet par-dessus les toits les plus lointains. En bas, vers les cuisines, on entendit une porte s’ouvrir. Le miaulement aigu d’un chat, suivi d’une injure sonore, résonna de cour en cour et sortit Louis de sa rêverie. Il referma l’une des deux fenêtres et tira légèrement le rideau de flanelle bordeaux de l’autre, pour assombrir la pièce. Ceci fait, il se coucha et s’abîma dans la contemplation du tissus qui ondulait sous la brise du soir. Il décida qu’un petit somme, avant de descendre dîner, ne lui ferait pas de mal.
Le lendemain, Louis laissa les jeunes filles à leur installation, et conduisit François à la gare. Le jeune instituteur devait en effet se hâter de revenir à Favranche, pour préparer la rentrée. Quant à lui …Louis se sentait en forme, libre comme l’air ! Rien ne le retenait à Paris, sinon quelques vieux amis, à qui il irait rendre visite, dans la journée. Après quoi, une petite tournée en Bourgogne, où il avait conservé quelques attaches familiales, du côté d’Emilie, lui changerait les idées.
Le vin, avec les voitures, était sa passion. Il connaissait de vieux viticulteurs, à qui il aimait rendre visite, de temps à autre, et décida que “l’école buissonnière,” cet automne, ne pourrait que lui remonter le moral.
Louis quitta donc l’excellente Sophie, ainsi qu’Hélène et Pauline de fort bonne humeur, même si les préparatifs de guerre, en arrière plan, ne quittaient pas son esprit. S’il partageait les inquiétudes de Solange, quant à la tournure néfaste que prenaient les événements politiques, il restait néanmoins persuadé que chacun devait suivre son chemin à son idée, quelques soient les circonstances. C’était un homme dont la mentalité avait, il faut bien le reconnaître, plusieurs dizaines d’annéesd’avance sur celle de son époque ! Et puis, il avait toute confiance en sa petite-fille. Il la laissait en de bonnes mains.
Il fit donc ses adieux aux trois femmes, le coeur léger. Puis, il passa un coup de fil rapide à Tine, et lui promit de rentrer dans une quinzaine, au plus tard, selon le temps qu’il ferait, et l’humeur du moment.
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