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Le vanity case rose

Un bagage à main qu'on remarque !

A quoi tient la sécurité ? Nous avons une vie bien rangée, nous nous croyons à l’abri, mais parfois, il suffit d’un rien, pour que notre train train bascule dans l’imprévu…

vanity rose
vanity rose en forme de coeur

Laurie part en voyage. Le choix d’un bagage s’impose !

Laurie parcourait le rayon ”voyage” d’un discounter, et promenait sur les rayons un regard mi attentif, mi curieux. Voyons voir, il fallait que le bagage soit compact, léger, pratique et pas trop encombrant. Et en plus, il importait aussi que son prix entre dans son petit budget. Elle avisa une mallette banale, d’un vert sombre, munie d’un zip, d’une tige escamotable et de roulettes, le genre de bagage qu’on pouvait tirer derrière soi, comme un chariot. La valise bon marché, ne dépassait pas les cinquante euros. Elle la considéra longuement du regard, avant de se décider, car la banalité de l’objet ne la séduisait guère.

Puis, il lui sembla finalement, qu’elle avait trouvé là le bagage idéal. Aussi passa-t-elle rapidement à la caisse, mit son acquisition dans le coffre de sa Clio, et rentra chez elle.

Dans le petit studio qu’elle partageait avec une amie, elle vérifia ses billets d’avion pour Istamboul, et ouvrit le tiroir de sa commode, où elle rangeait ses maillots de bain. Sa valise serait faite en un clin d’oeil. C’était chic de la part de son père de l’inviter à venir passer un week-end en sa compagnie. Cela allait lui faire le plus grand bien.
Depuis que ses parents avaient divorcé, ceux ci tentaient, chacun de leur côté, de rattraper le temps perdu avec l’autre à se disputer et à se gâcher la vie. Ainsi, elle ne comptait plus le nombre d’escapades que son père se payait, peut être pour oublier l’échec de sa vie. Cette fois-ci, en tout cas, soit, il avait rompu avec sa dernière conquête et se retrouvait seul soit, il avait la nostalgie de sa grande fille. Laurie n’avait pas envie de creuser la question. Elle avait seulement l’intention de profiter de la bonne aubaine, et fixa son attention sur le choix cornélien des tenues de bains qu’elle allait devoir sélectionner.

Elle ouvrit la valise, jeta en vrac sur le lit : un maillot nageur bleu marine avec une ceinture blanche, un petit deux pièce rose à fleurs, deux T shirts blancs, une jupe marine, un short rayé rouge sur fond blanc un jean et une robe noire un peu plus chic pour le soir. Laurie contempla un instant son armoire et ajouta un pull léger marine et une veste blanche. Elle rangea le tout soigneusement dans son nouveau bagage. Puis avisa son petit vanity-case rose en forme de coeur. Elle y jeta en vrac des cotons démaquillants et rangea ses petits flacons dans une pochette plastique transparente : une lotion, une crème pour le visage, un peu de maquillage, un shampooing, une crème de douche et un lait de toilette, cela suffirait.. Elle glissa dans sa valise encore une paire de chaussure noire, à talons plats, une serviette de bain verte, plus un ou deux bijoux et un flacon tout neuf d’ eau de toilette “Arabesque.”
N’avait-elle rien oublié ?

Elle passa en revue chaque article et décida que cela suffirait. Elle ne partait finalement que pour deux jours. Elle prit sa douche, s’habilla, mit un peu de rouge à lèvre et se regarda dans la glace. Blonde, svelte, plutôt jolie, mais banale, elle fut néanmoins satisfaite de son image. Elle ramassa les billets sur la table de nuit, l’argent turc qu’elle venait de changer à sa banque, et glissa le tout dans son sac à main. Elle vérifia une énième fois le nom, le n° de teléphone et l’adresse de l’hôtel où son père l’attendait en Turquie. Il l’avait prévenue qu’il n’aurait pas le temps de venir la chercher -(il était aussi là bas pour affaires !) et qu’il faudrait qu’elle se débrouille toute seule avec le taxi.

A l’aéroport, les voyageurs étaient nombreux et se pressaient de tous côtés. Elle acheta un journal, avisa un bar, car elle était en avance, rangea sa valise à ses pieds et posa son vanity rose vif sur la table, puis commanda un crème. Elle fit à peine attention aux deux hommes assis à côté d’elle et décida de les ignorer. Leurs lunettes sombres, leurs tatouages peu ragoûtants et leur air faussement dégagé ne lui inspiraient rien qui vaille.

Elle ne remarqua pas la mallette noire d’une taille exactement semblable à la sienne, munie des même roulettes et de la même poignée escamotable, qu’ils avaient posée à leurs pieds, juste à côté de sa table. Elle eut juste le temps de lire un article, que le haut parleur lui enjoignait de se diriger sans tarder vers sa salle d’embarquement. Tout excitée, craignant de rater l’avion et de se tromper de chemin, elle se leva rapidement, oublia son magazine, mit son petit sac à main dans le vanity et, machinalement, empoigna la poignée de sa mallette. Elle se dit que c’était bien agréable ce système ingénieux qui permettait de traîner le bagage derrière soi comme un chariot.

Des gens faisaient déjà la queue devant le guichet de sa compagnie pour enregistrer leurs bagages. L’hôtesse la pressa. Elle fit tomber son billet par terre et un monsieur déposa sa valise sur la bascule. Elle hésita pour savoir si elle allait aussi donner son vanity à l’hôtesse, mais décida de garder la valisette rose avec elle. Puis, munie de sa carte d’embarquement, elle se dirigea vers la porte que la voix suave du haut parleur avait désignée, mais n’eut même pas le temps de s’asseoir. Déjà, l’hôtesse accueillait les voyageurs à la porte d’embarquement. Elle donna sa carte et pénétra dans le couloir, son vanity rose à la main.
Le N° de son siège était le 15 C, et par chance, c’était une place qui se trouvait juste au bord du couloir. Elle détestait être assise près de la fenêtre, parce que, quand on se levait, pour aller aux toilettes par exemple, il fallait toujours déranger quelqu’un.

Là, elle serait bien tranquille, pourrait poser son vanity à ses pieds, à portée de main, et même étendre ses longues jambes dans l’allée. Les sièges à côté d’elle étaient encore vides. Elle jeta un regard par le hublot. Le soleil l’aveugla. Instinctivement, elle remit ses lunettes de soleil, et dut rapidement ranger ses jambes pour laisser passer les types à mines patibulaires qui étaient assis tout à l’heure à côté d’elle, au café. Mais son attention fut détournée par le steward, qui lui proposa gentiment de l’aider à monter sa mallette dans le compartiment au dessus de sa tête.
Un homme apparut. Il poussa le joli vanity dans le fond du casier, pour y loger un énorme ours en peluche qui portait un large noeud papillon blanc à pois rouges. Cela fit sourire Laurie. Elle attendit debout que le passager referme l’abattant sur l’animal, le laissa s’asseoir et reprit place à côté de lui.

Ouf ! Elle pouvait maintenant se détendre, ouvrir le journal qu’elle avait pris sur le chariot à l’entrée de l’avion, et écouter la petite musique que déversaient les hauts parleurs dans la cabine.
Quelques sièges plus loin, les deux gars du bar semblaient s’énerver. Quelque chose n’allait pas, l’hôtesse dut se déranger pour voir ce qui se passait et les calmer. Celui à la queue de cheval nouée sur la nuque et au tatouage sur le bras, avait l’air passablement en colère. L’autre, plus serein, avait bien du mal à le faire se tenir tranquille. Du moins, c’est ce que se dit le passager de l’autre côté du couloir, qui s’était levé pour aller prendre un livre dans son sac. Il pensa qu’il y avait maintenant de drôles de loustics dans les avions, et qu’il n’était pas étonnant que les incidents de vol se multiplient. Laurie, quant à elle, avait attendu le décollage de l’avion, pour faire un somme. L’hôtesse la réveilla pour disposer sur sa tablette son plateau-repas. Elle eut juste le temps de le déguster, de siroter son café, de rendre le plateau et de se refaire une beauté que, déjà, l’avion amorçait sa descente sur Istamboul.
A l’arrivé, c’est à peine si les gens attendirent pour se lever que l’avion s’immobilise définitivement. Déjà, il se pressaient dans l’étroite allée qui, pour attraper son bagage à main, qui pour extraire de si volumineux paquets, que Laurie se demanda pourquoi ils ne les avaient pas mis dans la soute. Son voisin eut toutes les peines du monde à désencastrer son ours et faillit lui arracher une jambe. Puis, content d’y être arrivé sans dommage pour l’animal, descendit dans la foulée la mallette de Laurie et la posa à ses pieds. Celle-ci remercia chaleureusement l’aimable monsieur et s’amusa à voir toutes les contorsions qu’il devait faire pour amener sa corpulente personne à se faufiler dans l’étroit couloir. Laurie se serait exaspérée si elle avait su qu’il y avait une porte de sortie, précisément à l’arrière, mais que le personnel n’avait pas jugé bon d’ouvrir. Obligée de tenir son vanity presque au dessus des têtes des voyageurs, comme une oriflamme, elle attendait de pouvoir se désengager pour respirer, l’énorme ours en peluche lui barrant le passage. Enfin, elle fut dehors, sans trop savoir comment elle y était arrivée.

Elle récupéra sa valise sur les tapis roulants, posa dessus son vanity couleur guimauve, qui faisait un joli contraste. Certes, la couleur fraise écrasée, n’était guère discrète, mais l’objet avait été une toquade, à laquelle elle n’avait pu résister. Elle fut surprise de ne point apercevoir les deux malfrats de Paris. Peut être, étaient-ils encore à récupérer leur bagage, devant les tapis roulants ? Tirant son petit chariot par la main droite, le joli vanity en équilibre dessus, elle le traîna prestement dans son dos jusqu’à la porte de sortie. Elle en était encore à espérer qu’elle passerait la douane sans qu’on la retienne, puisqu’elle n’avait rien à déclarer, qu’un employé lui fit signe d’avancer vers lui. Elle lui obéit. Il lui fit comprendre qu’il désirait inspecter ses bagages.

Laurie haussa les épaules et déposa son chariot sur la table, avec son vanity case par dessus. Et c’est là qu’elle constata l’erreur.
Mais qu’est ce que c’était que cette valise noire ? Elle n’eut même pas le temps de revenir de sa surprise, que l’homme déjà, s’impatientait.

Il voulait qu’elle ouvre le bagage. A la fois contrariée par sa découverte et fort déconvenue, Laurie aurait aimé expliquer sa méprise à l’homme en face d’elle, et s’évertuait à lui faire comprendre que la mallette-chariot qu’elle tenait à la main cinq minutes avant, et venait de poser sur le comptoir, n’était pas la sienne. Dialogue de sourd !

Le douanier ne comprenait pas un traître mot de français et Laurie, pas une syllabe de Turc. Mais elle commençait à s’énerver et aussi, quelque part, à avoir peur. Elle vit l’homme faire de grands gestes et appeler un collègue. Avant qu’elle pût comprendre ce qu’il lui arrivait, elle vit débouler deux agents de police très peu avenants et se sentit poussée dans un bureau crasseux. Un flic ouvrit d’autorité la mallette noire, dont la serrure céda sans trop de résistance, l’air de savoir exactement à l’avance ce qu’il allait y trouver. Avec une morgue incroyable, il brandit devant elle, ébahie, tout un arsenal de pièces métalliques soigneusement enveloppées dans des papiers journaux qu’elle n’identifia pas, et surtout ce qui lui sembla beaucoup plus grave des sacs de plastique transparents, qui avaient toute l’apparence de contenir de la drogue !
Mon dieu ! Dans quel pétrin s’était-elle fourrée ? A quel moment s’était-elle méprise sur son bagage ? A moins qu’on le lui ait échangé sciemment.

En attendant, elle le comprenait fort bien aux mimiques des douaniers, elle était sommée de s’expliquer sur la marchandise qu’elle s’apprêtait à importer en toute illégalité dans le pays. Mais Laurie, trop retournée par la surprise, ne savait que gesticuler, pour tenter d’expliquer, encore et encore, qu’elle n’y comprenait décidément rien, que ce n’était pas sa valise, et que toute cette histoire était ridicule ! D’autant que la sienne, sa valise, un bagage vert sombre, la vraie, avait, elle, bel et bien disparu !

Le ton des douaniers devint d’un seul coup si menaçant, que Laurie eut brusquement l’impression que le ciel s’écroulait sur sa tête. Qu’elle perdait pied, dans un monde de fous ! Elle fondit en larmes. Sa blondeur, sa jeunesse, et ses yeux de porcelaine noyés eurent sans doute raison d’un des flics. Il disparut pendant que Laurie tentait d’expliquer à son collègue, dans un discours haché de sanglots, qu’elle venait voir son père, et que celui-ci l’attendait dans un des hôtels de la ville. Mais ses paroles rebondirent sur la porte qui se refermait et sur l’indifférence du bouledogue en uniforme et à l’énorme moustache qui lui faisait face.

L’homme de tout à l’heure avaient emmené le bagage noir et son contenu et laissé à Laurie sa vanity case. Rose comme une dragée, la petite mallette semblait aussi incongrue dans cet univers que si elle venait de se matérialiser sur la table du bureau recouverte d’un formica brun des années cinquante.
Laurie soudain, s’aperçut que le deuxième douanier l’avait à son tour abandonnée à elle même, et que la pièce où elle se trouvait était déserte.

Les murs beige, qui n’avaient pas été lessivés depuis une éternité, le carrelage sale, tout lui paraissait sinistre, irréel, comme si quelque mystérieux phénomène l’avait arraché à son univers douillet, pour la transporter dans un autre espace-temps, étranger, froid, dur, dangereux et terriblement hostile. Elle se sentit si seule qu’elle ne put retenir une nouvelle vague de sanglots convulsifs.

Elle posa sa tête sur ses bras, comme si son cou ne pouvait plus soutenir le poids de son chagrin. Puis, ses larmes se tarirent et elle redressa la tête. Respira un bon coup, et se dit qu’elle devait avoir l’air affreux. Heureusement, sa vanity et sa trousse de toilette était là, seule présence rassurante. Elle l’ouvrit. Et se dit qu’il était bizarre qu’on ne l’eût pas fouillée. Peut être, l’avaient-ils déjà fait ! Elle haussa les épaules et se regarda dans la glace collée au dos du couvercle. Oui, il fallait d’urgence remédier à son maquillage défait. Hélas, elle n’en eut pas le temps. Une matrone en uniforme caca d’oie, aussi avenante qu’une porte de prison, se dirigea vers elle, et l’entraîna rudement à sa suite.

On la fit entrer dans une sorte de cabinet pourvu d’une chaise où elle dût se déshabiller. Après quoi, la femme à la gueule de dogue danois la fit se pencher en avant et lui fit subir la pire des humiliations. Tout cela dans un silence oppressant. Après quoi, elle lui fit signe qu’elle pouvait se rhabiller. Un soldat casqué et armé jusqu’aux dents vint la chercher. Et un panier à salade comme on en voyait plus chez nous qu’à la TV, et encore, dans les films des années 60, l’emmena à travers la ville, menottée comme un dangereux gangster. La secouant sans ménagement.
La camionnette eut un hoquet et s’arrêta brusquement. Laurie en fut extraite comme un vulgaire sac de patates, tirée, poussée en avant. Jusqu’à atterrir dans un autre bureau d’une crasse toute administrative. On la pria par gestes de se déshabiller une nouvelle fois, et de bien vouloir enfiler une sorte de pyjama à manches longues, rêche comme du velcro, d’une couleur gris-beige, informe, et retenu à la taille par une ceinture. Puis, on la jeta sans ménagement dans une cellule où croupissaient plusieurs femmes d’âge indiscernable qui la regardèrent comme une extra terrestre ; avant de lui tomber dessus comme la misère sur le monde !

Laurie ne comprenait rien aux cris qu’elles poussaient et s’abattit sur une couchette crasseuse. Amorphe. Les femmes, bizarrement, décidèrent de la laisser tranquille. Lorsque la porte s’ouvrit à nouveau sur une gardienne qui semblait posséder quelques bribes de français. Elle appela la jeune fille, lui ouvrit la porte et, encore une fois, la poussa devant elle, comme si elle n’eût plus été qu’un pauvre pantin désarticulé, sans volonté propre.
Elle la poussait avec son trousseau de clef et l’atrappa par sa blouse, pour lui imprimer un mouvement vers la droite et la jeter dans un nouveau bureau qui sentait la pisse et le tabac. On lui fit signe de s’asseoir. Puis, plus rien. Laurie était à nouveau seule. Mais sans la présence chaleureuse de son vanity. Où était-elle donc passée ? Qu’en avaient-ils fait ? Laurie se perdait en conjectures, quand deux hommes entrèrent dans la pièce. L’un brun, la trentaine aigre, maigre et moustachu, habillé d’un costume propre, mais de mauvaise facture et mal coupé. L’autre, jeune, élégant, distingué. Rien que sa vue, dans un univers aussi glauque, lui parut rassurante.

Il se dirigea vers elle et se présenta en français :-
Gerald Dampierre, attaché d’ambassade. Vous êtes Laurie Duparc, n’est ce pas, c’est bien ça ?Laurie l’aurait embrassé. Un compatriote ! Il avait pour elle toutes les apparences du sauveur !

-Oui, c’est bien moi ! Quelle joie de vous entendre, Monsieur ! Je vous en prie, venez à mon secours, je suis prise au piège, dans une histoire de fous ! Je vous en prie, aidez moi.
Dampierre eut toutes les peines du monde à calmer la jeune fille.
-Vous avez dix-huit ans, c’est bien ça ?
-Oui.
-Et pour quelles raisons venez vous en Turquie ?
-Je venais voir mon père, en week end ! Tenez, il m’attend en ce moment même à son hôtel, je vous en prie, appelez le, il doit être mort d’inquiétude, ou persuadé que j’ai raté l’avion ! J’ai là son numéro de téléphone.
-Nous verrons cela plus tard. En attendant s’il vous plaît, racontez moi en détail votre version des faits. Vous êtes dans une situation très grave. La détention et l’importation de drogue dans ce pays, sont très sévèrement réprimées et vous risquez la prison. Je tiens à vous mettre en garde. Bon, je vous écoute.

Laurie, trop heureuse de pouvoir enfin s’expliquer, raconta son voyage depuis l’aéroport, les deux types du bar, le probable échange de bagages, sa méprise, sa surprise à la douane, et voilà, elle n’en savait pas plus !

Dampierre lui demanda de décrire les deux person-nages, – ce qu’elle fit du mieux qu’elle put -. Un gardien fit discrètement passer un message à l’inspecteur qui accompagnait le Français. Les deux hommes se chuchotèrent quelques mots, et Dampierre revint vers la jeune prisonnière.

-Vous ne m’aidez guère Mademoiselle, vous en conviendrez. Toute votre histoire est des plus fumeuses. Comment vous croire ? Pourriez vous me décrire le contenu de votre valise, en détail ?

-Mais, pourquoi faire ? – Oh, c’est pour compléter votre dossier.
-Bon, si cela peut vous aider à me croire, je vais essayer. Vous savez, j’ai fait ma valise au dernier moment et jeté quelques vêtements sur mon lit, sans vraiment faire attention, si vous voyez ce que je veux dire ?
-Parfaitement, mais encore, qu’y avait-il dedans ?
Laurie se concentra pour ne rien oublier et fit une liste presque exhaustive de tous les vêtements qu’elle avait emmenés, décrivit leur couleur et ajouta même qu’elle venait d’acheter la mallette chez un discounter de son quartier, et que, si on la retrouvait, eh bien, on découvrirait aussi le ticket de caisse qu’elle avait rangé dedans, lorsqu’elle avait payé. Elle se souvenait même du prix exact et de l’heure de son achat. Dampierre nota tous ces détails.

-Et maintenant, vous me croyez ?
-Nous verrons.
-Vous n’allez quand même pas me renvoyer dans cette horrible cellule ? Mon père m’attend à l’hôtel ! Je vous en prie, Monsieur Dampierre, laissez moi au moins lui téléphoner !

Dampierre et l’inspecteur turc quittèrent le bureau et laissèrent Laurie au bon soin d’un gardien qui la laissa passer son coup de fil. Monsieur Duparc exigea bien entendu d’être immédiatement mis en relation avec l’ambassadeur de France en personne. Mais Dampierre le calma, l’assurant que sa fille allait probablement être relâchée le soir même. Pour l’excellente raison qu’on avait retrouvé sa valise dans les toilettes des hommes, grande ouverte, avec les vêtements qu’elle avait décrits, le ticket de caisse glissé dans une pochette intérieure et qu’il ne faisait aucun doute que c’était bien la sienne. Duparc proposa de venir la chercher à l’instant même.

-Tout doux, tout doux, avait alors ajouté Dampierre. Nous vous proposons un marché, Monsieur Duparc, avait alors proposé Dampierre.

Si la police et moi sommes sûrs que votre fille a bel et bien égaré la valise dont elle nous a parlé, rien ne nous permet encore d’accréditer son histoire, comme quoi elle l’aurait par mégarde échangée contre celle qui contenait la drogue et les armes en pièce détachées. Le meilleur moyen pour la disculper tout à fait, serait que nous retrouvions les deux malfrats, dont elle nous a parlé, vous en conviendrez ?

-Vous êtes en train de me dire que vous voulez lutilisez ma fille, comme chèvre, n’est ce pas ?
-C’est à peu près ça.

Duparc vociféra quelque chose.
-Calmez vous, voyons ! La police turque n’a aucune raison de croire Laurie. Cette proposition que je vous fais est la seule qui puisse la convaincre de la bonne foi de votre fille.
-Mais les risques, vous les imaginez ?
-Nous devons les courir. Ou bien Laurie sera jugée, et très probablement, envoyée en prison pour de longues années, Monsieur Duparc, à vous de choisir !
-Comme si j’avais le choix ! Passez moi ma fille !

Duparc expliqua brièvement à Laurie l’idée de Dampierre, et contre toute attente, la jeune fille la trouva excellente.
-Je suis prête à jouer le jeu, déclara-t-elle.

Dampierre traduisit. Le policier turc hocha la tête d’un air sceptique. Visiblement, cette histoire d’échange, il avait du mal à y croire. Mais puisque Dampierre insistait, il ne voulait pas d’incident diplomatique avec l’ambassade de France.
Une gardienne un peu moins revêche que les autres, mais dépourvue de toute féminité, se jeta à nouveau sur la jeune fille, comme un mâtin sur de la viande fraîche et l’emmena vers une sorte de vestiaire. Elle ouvrit un casier, en sortit son jean, son T shirt, sa veste et son sac à main. La femme lui fit signe de se rhabiller. Laurie, au moment de partir, protesta et, à grand renfort de gestes, chercha à savoir où était passé son vanity. La femme turque comprit, fouilla au fond du casier, et en ramena la mallette rose bonbon. Laurie n’aurait pu dire avec quelle joie elle s’en empara. Comme si, avec elle, la jeune fille reprenait pied dans sa vie d’avant. Dans moins d’une demi heure, elle retrouverait son père. Certes, il allait falloir jouer serré pour retrouver les deux types de Paris et sûrement, bénéficier d’une bonne dose de chance, mais Laurie pensait que c’était jouable.

C’est elle, quand son père arriva, qui proposa à Dampierre de battre le fer quand il était encore chaud, et de se rendre sans plus attendre à l’aéroport.

-Les deux types y sont sans doute encore, argumenta-t-elle. En effet, les sacs en plastique contenaient une grande quantité de drogue, et se résigner à la perdre, pour une stupide histoire d’étourderie, ne devait pas les enchanter. Il y avait fort à penser qu’ils la cherchaient encore, dans l’espoir de récupérer leur marchandise !

Dampierre hocha la tête et traduisit à son collègue de la police. Si ça marche, pensa Laurie, c’est tout juste s’il ne le regrettera pas, ce pauvre type, tant son envie de me coffrer le démange, je me demande pourquoi ! Cette pensé galvanisa la jeune fille, bien décidée à ce que les deux voyous tombent dans le panneau.

Il fut décidé qu’un taxi ordinaire la déposerait devant l’aéroport et que Duparc, Dampierre et le flic la suivraient dans une voiture de police banalisée. Pour observer le manège de loin, et pouvoir intervenir au bon moment. Laurie, serrant son vanity flamboyant sous son bras et tirant la valise noire derrière elle, marcha vers l’aérogare. Elle invoqua son ange gardien !

Un petit coup de pouce ne serait pas inutile, lui suggéra-t-elle. Elle avisa un caddie, déposa le bagage noir et mit dessus sa petite mallette rose vif, qui lui sembla plus que jamais, faire un effet absolument incongru.

Laurie décida que le mieux serait d’arpenter l’aéroport dans tous les sens, dans l’espoir de se faire remarquer. Il lui paraissait impossible que les voyous aient pu renoncer à récupérer leur bien. Et effectivement, dans l’encoignure des toilettes pour hommes, il lui sembla apercevoir celui des deux qu’elle avait remarqué à Paris, à cause du dragon crachant le feu, qu’il portait tatoué sur son avant bras et de sa ridicule queue de cheval, qui lui faisait comme un accroche-coeur gluant sur la nuque.

Elle détourna aussitôt le regard, pour qu’il ne s’aperçoive pas qu’elle l’avait vu. Et fit semblant de se mettre dans la queue des clients qui attendaient devant le guichet des voitures de location.
Laurie avait eu raison sur toute la ligne. Le type à la queue de cheval s’approcha d’elle. Elle sentit quelque chose de dur s’enfoncer dans son dos et le type se pencher vers elle. Il lui souffla dans l’oreille de le suivre sans faire un mouvement. Il lui serrait le bras si fort qu’il lui sembla que sa circulation s’était arrêtée. Elle eût vraiment peur, mais n’en laissa rien paraître. L’homme la poussait. Leurs deux valises roulaient maintenant côte à côte.
-Faites semblant d’être malade ou je vous descends, vous m’avez compris ?
Laurie remarqua à quelques mètres, l’autre individu qui les regardait et fut soulagée de distinguer son père et Dampierre qui se concertaient à l’entrée des toilettes.

Dampierre fit un geste et brusquement, Laurie sentit la main de fer qui lui maintenait le bras se relâcher, et l’homme s’écrouler à côté d’elle. Il y eut une incroyable bousculade. Des balles sifflèrent. Une escouade de flics prit en chasse l’autre gangster qui s’enfuyait sans demander son reste. Duparc s’approcha de sa fille pour la rassurer et lui dire que tout allait bien et qu’elle avait été formidable. Mais tout s’était passé si vite qu’elle avait du mal à réaliser que le cauchemar était terminé.
Duparc installa la valise de sa fille sur le caddie, sans oublier son vanity rose et la prit par le bras.

-Viens, je t’emmène à l’hôtel, où tu vas pouvoir te détendre et respirer.

Quelques jours plus tard, Laurie demanda à son père comment les gangsters s’y étaient pris pour l’identifier aussi facilement.
-Je n’ai pourtant rien qui me distingue des autres voyageurs, ou permette qu’on puisse si facilement me reconnaître.
-Si, lui affirma son père ! Lorsque le flic moustachu a interrogé les malfrats, il leur a demandé comment ils avait fait pour te repérer aussi facilement dans la foule des voyageurs. Et tu sais ce qu’ils ont raconté ?
-Non, dis moi !
-Qu’ils t’avaient remarquée à Paris. Tu étais assise au bistro, à la table à côté d’eux, ta petite mallette de toilette couleur dragée, posée sur le guéridon. Tu sirotais une tasse de café. Lorsque les deux compères se sont aperçus de la substitution, ils se sont immédiatement souvenus de la fille à la valisette rose. Ils ont compris que tu t’étais trompée de bagage et pensaient récupérer leur bien à l’arrivée mais, brusquement, tu avais disparu.

Quelle ne fut pas leur surprise de voir de nouveau apparaître une nana poussant un caddie avec dessus, une valise noire, surmontée d’un vanity couleur barbe à papa ! “On aurait pu la suivre à la trace, a expliqué le tatoué. Il n’y avait qu’elle à posséder un bagage aussi voyant !”
L’anecdote m’a été rapportée hier !

-Tu te rends compte, papa, à quoi ça tient la liberté ? Avait commenté Laurie, pensive, une coupe de champagne à la main. A une mallette rose vif ! Et ils éclatèrent de rire. Heureux de savourer leur retrouvailles, après tant d’émotions.

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