Même dans deux cents ans, les modèles d’organisation sociale que proposent la Charlette et le Prieuré font figure de précurseurs et intéressent les sociologues du monde entier. Les Américians, invités de Soleya, quant à eux n’en reviennent pas…
1er Juillet 2114, La Charlette, 16 heures 34- Elvyranne, Sorianne
Elvyranne :
-Tu as de la chance, maman, ils t’ont laissé la jouissance de ta belle maison ! Ah, je suis contente, les amis de nous retrouver, ici ! Mum a une chance pas possible, figurez-vous que les autorités de la Charlette lui ont laissé sa maison et tous ses meubles, c’est un privilège inouï !
-Je pense que c’est surtout un remerciement, pour le travail que nous avons accompli au Prieuré ! Tu te rends compte, Maman ! L’inauguration va avoir lieu début septembre ! Bon, nous avons pris un peu de retard par rapport aux prévisions, mais elles étaient vraiment optimistes.
Rien que la construction de notre centrale géothermique, qui nous assurera une complète indépendance énergétique, a pris trois mois de plus que prévu, et exigé des renforts considérables de main d’oeuvre et de techniciens spécialisés ! Même si les éléments ont été livrés préfabriqués, il nous a fallu creuser les fondations et forer jusqu’à 6000 mètres. Ce n’est pas rien !
Bon, cela dit, je t’apporte de bonnes nouvelles de Al et de ton petit Inaki ! Il pousse comme du chiendent et manifeste déjà un caractère bien trempé.
Sorianne :
-Ah, ma chérie, les chattes ne font pas des chiens ! C’est bien que tu aies repris tes études. Ce pauvre Liam, il ne s’en remet pas.
Elvyranne :
-Pourquoi ?
Sorianne :
-Tu n’es pas au courant ?
Elvyranne :
-Oh, lorsque je suis partie, j’avais bien remarqué qu’il s’accrochait à moi un peu exagérément, mais je pensais que c’était le contrecoup de la nouvelle de mon départ.
Sorianne :
-Tu parles, il a fallu lui effacer temporairement tout souvenir lié à toi et au petit et poursuivre le traitement, jusqu’à ce qu’il soit parfaitement guéri ! Il était devenu comme fou ! Dommage pour l’enfant.
Elvyranne :
-Il a papa et Loïs ! Sans parler de toi, de moi, de Al et de toute la famille ! Je ne crois pas que ce pauvre Liam aurait fait de toute façon un père très équilibré, compte tenu de son état de santé mentale. J’espère pour lui qu’avec la thérapie qu’il poursuit aujourd’hui, il pourra élever son niveau émotionnel, se débarrasser de ses obsessions et compulsions diverses et guérir pour vivre une vie libre et épanouissante, et prendre en charge, plus tard, s’il en est capable, ses responsabilités familiales. Pour en revenir à Inaki, je suis contente qu’il se développe admirablement. Remercie Al de tout cœur pour moi, et pour son dévouement. Dis lui que je viendrai voir mon fils et prendre de ses nouvelles le plus souvent possible. Et Wilbur, ça va ?
Sorianne :
-Apparemment. Loïs lui a recommandé de se faire suivre par un psy et de procéder à un bilan de son niveau émotionnel. Il suit également une thérapie qui a rapidement donné d’excellents résultats. Il se montre un père dévoué et un compagnon agréable et parfaitement bien dans sa peau. Il doit beaucoup à Loïs, qui a su le convaincre de se faire traiter. Tout va bien maintenant pour lui, et c’est un ingénieur de grand talent, tu sais. Une valeur sûre pour le Prieuré ! Je sais que Loïs et lui travaillent souvent ensemble. Ils s’entendent comme larrons en foire.
Elvyranne :
-Parle moi de Soleya, de Vassi et de tante Marilsa, s’il te plaît, ça fait un bail que je ne les ai pas vues, où en est leur projet ?
Sorianne :
-Oh mais elles vont venir tout à l’heure nous en parler elles-mêmes, je crois qu’elles ont déjà récolté une belle brochettes de jeunes talents pour leur festival. Attends, j’entends du bruit et le couinement de la porte ..
A L’ADRESSE DES NOUVELLES VENUES :
-Ah les filles, quand on parle du loup…! Vous voilà ! Je disais justement à Elvy que votre projet de festival commençait à prendre forme
CACOPHONIE, TOUT LE MONDE PARLE ENSEMBLE
Sorianne : – SOLEYA, à toi l’honneur ! Le nouveau Printemps de Bourges, tu veux bien nous en dire deux mots ?
Soleya :
-Alors, c’est ici le studio de “radio Charlette” ? Je suis flattée de votre invitation ! Ah les amies, notre festival cela va être quelque chose ! En l’honneur de nos amis du Passé, d’Edjlah et moi et tout le comité ici présent, nous avons décidé de rendre hommage à toutes les musiques et toutes les danses du passé, qui toutes, nous ont enrichis et nous ont conduits aux orchestrations et chorégraphies audacieuses d’aujourd’hui.
Nous avons sillonné tout notre Réseau, fait passer des centaines d’auditions. Nous sommes même allés dans certaines grandes villes, comme à Paris, Lyon ou Lille, qui ont toutes d’excellentes écoles et possèdent une pépinière de jeune talents.
Le choix fut difficile et arbitraire, forcément. Enfin, nous avons sélectionné une vingtaine de ballets, dix pièces de théâtre et opéras, cinq chanteurs et huit chanteuses qui possèdent tous et toutes, une tessiture de voix prometteuse, bien qu’il leur faille encore beaucoup travailler. Mais notre école est déjà ouverte, et travaille tous les jours assidûment. Nous avons embauché les meilleurs professeurs dans toute l’Europe, et même débauché quelques Américains qui sont arrivés il y a à peine quinze jours. Tous sont déjà installés au Prieuré et les cours débutent tous les matins à huit heures ! On se croirait à l’Opéra !
Elvyranne :
-Où les avez-vous logés ?
Marilsa :
-Dans la grande habitation, sur la place ! Tu sais, celle qui nous a servi si longtemps de maison commune ! Nous l’avons transformée en hôtel-restaurant de charme. C’est une maison vaste, à quatre étages et très confortable, idéale pour loger tous nos hôtes de passage. Nous y avons disséminé bars, restaurants, salons de lecture et de détente, avec T.V. et bibliothèque et même un cinéma, doté d’une belle scène, superbe pour les répétitions. Oh bien sûr, rien d’équivalent avec ce qu’offre la Charlette, mais quand même, pas mal pour un début ! Et puis, les travaux du grand théâtre de plein air avancent, et je pense qu’il sera fin prêt pour les fêtes de l’inauguration !
Sorianne :
-Ah mais je l’espère bien !
Elvyranne :
-Et les Américains, se sont-ils bien habitués ?
Vassi :
-Ah, je crois que s’ils avaient débarqué sur la lune, ils n’auraient pas été plus dépaysés ! Ils n’en croyaient pas leurs yeux. Ils étaient prévenus mais n’arrivaient pas à croire que notre organisation sociale soit autre-chose que des racontars ou des blagues. Oui,c’est le mot juste, ils croyaient que c’était une blague !
Elvyranne :
-Quoi, une blague ? De quoi tu parles ?
Vassi :
-Mais de nous, de nos Communautés et du Prieuré en particulier. Ils n’avaient jamais vu ça, notre joyeuse sexualité débridée les a laissé bouche bée, incrédules ! Ils ont été subjugués par notre liberté de mœurs, nos façons de vivre, sans dogme, sans catéchisme contraignant, notre culte de la maternité et de la sensualité et notre façon de mettre les valeurs féminines sur le devant de la scène. Eux, sont encore incroyablement machos, pudibonds ! Rétrogrades, même !
Ils sont fascinés par nos familles ouvertes, mais si chaleureuses et si solidaires. Par nos facultés d’intégration qui leur paraissent proprement ahurissantes. La rapidité avec laquelle des gens venus de milieux aussi différents que nos nouvelles recrues, se sont adaptées, ont été assimilées, les a sidérés. Et aussi, que cela ait pu se faire si vite et sans préjugé, sans apriori. Je te le dis, ils n’en reviennent pas. Ils avaient déjà entendu parler de nos façons de vivre, mais ils n’y croyaient pas vraiment. Ils pensaient que les rares reportages qu’ils avaient pu visionner avaient été exagérés ou ne laissaient voir que la partie visible de l’iceberg. La montrable.
Sorianne :
-Même notre constitution et notre code civil les ont laissé pantois. Que tout repose sur la liberté individuelle, la responsabilité citoyenne, la solidarité et le consensus de tous, sans la contrainte d’une religion punitive, dirigée par de sévères prélats, ou le carcan d’une police armée jusqu’aux dents, tout cela les a laissé sans voix. Nous avons déjà reçu des délégations de sociologues, de professeurs d’université et…tenez vous bien, d’anthropologues, comme si nous étions une population de sauvages à étudier ! Où sont les prédateurs, les parasites, ont-ils demandé ? Vous les exterminez ? Qu’en faites-vous ?
Elvyranne :
-Nous avons laissé nos réponses en suspend et les avons emmenés dans les villes ! Au delà du cercle des friches et des miradors électroniques qui surveillent jour et nuit les abords de nos Communautés. Et nous leur avons répondu que chacun était libre de rester chez nous ou d’aller tenter sa chance dans les cités.
Marilsa :
-Mais, Sorianne, tu ne racontes pas tout ! Tu ne dis pas ce qu’ils ont ajouté, en particulier, que les villes et cités étaient au fond… nos dépotoirs ! Et que cela nous arrangeait bien qu’elles existent. Sans quoi, nous ne saurions pas quoi faire de nos ratés et de nos prédateurs-chasseurs et autres irrécupérables…
Elvyranne :
-Je te remercie Marilsa, de me rappeler cet intéressant détail. Ils ont à la fois raison et tort. Disons que nous leur avons expliqué le deal que nous avons passé avec les autorités des villes et de l’Etat.
Elvyranne :
-Maman, je ne voulais pas t’interrompre, mais je te rappelles que nous sommes invitées… Te rappelles-tu ? Nous avons un rendez-vous !
-Sorianne :
-Oh, c’est vrai ! Eh bien, sauvons-nous vite ! Nous n’avons pas une minute à perdre, oh mon Dieu, j’avais oublié !
BRUITS DE RANGEMENT, DE MOBILIER ET DE VOIX QUI S’ÉLOIGNENT
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