Sorianne pense qu’on peut toujours enrayer une situation, faire marche arrière, et ainsi, espérer changer les choses. Bref, que rien n’est inéluctable ! La survie de leur monde dépend de ce que feront les auditeurs du passé ! Entendront-ils son appel au secours ?

10 août 2114, Le Prieuré 20 heures, (chez Loïs)
38- Loïs, Engerran, Sorianne et quelques membres de la famille.
Sorianne :
-Si je vous ai rassemblés tous ici, ce soir, c’est que, vous vous en doutez, l’heure est grave. Nous ne sommes pas là pour faire le procès de Loïs ou d’Engerran. Responsables, nous le sommes tous. Sörn nous avait dûment prévenus, mais sottement, nous n’avons pas écouté et le mal est fait. Vous êtes tous au courant. Marilsa a mené son enquête, et il n’est point besoin de la poursuivre pour savoir ce qui va arriver.
Notre monde, mes enfants, (vous aussi auditeurs du passé, écoutez bien !) du moins celui que nous avons connu, est mangé aux mites, comme une vulgaire couverture. Nos appareils les plus sophistiqués tombent en panne, les uns après les autres, et d’ores et déjà, nous ne pouvons plus soigner nos malades, les radars, les radios, les télécommunications, une foultitude d’appareils d’une technologie incroyablement pointue, toutes nos installations déclarent forfait… Oh, je ne dis pas que nous allons mourir, pas forcément, à moins d’être pris dans un accident ou victime d’une panne d’ascenseur ou du crasch d’un avion. Mais par contre, beaucoup de nos voisins, amis, collègues, relations de travail sont appelés à disparaître si nous ne trouvons pas la parade. Il suffit pour cela, qu’ils possèdent dans leur lignée un seul ancêtre émigré ! L’un de ceux empêché par nos aïeux de pénétrer sur le territoire européen et d’y faire souche. La plus petite modification d’une loi le plus petit amendement à un projet, et le tour sera joué !
Alors, Amis de l’au delà, c’est solennellement que je vous parle, j’ignore qui écoute, ni si quelqu’un est au bout de la ligne. Je ne sais qu’une chose, la jeune fille qui, un soir, a répondu à Loïs, appartenait au tout début du XXI ème siècle, précisément, à l’année 2004. Nous pensons donc tous ici qu’une de nos paroles a influencé vos décisions. (Laquelle ou lesquelles ? Nous ne le savons pas, et bien entendu, vous non plus !) Mais la modification dont nous payons aujourd’hui les conséquences n’a pu être arrêtée qu’après cette année là.
Qu’avez vous bien pu conclure des problèmes que nous vous avons bien imprudemment exposés ici ? Qu’il fallait claquer la porte au nez de la Turquie ? Nous manquons de recul pour le savoir. Notre monde change, mais nous sommes au coeur de la tourmente et les lignes de vos livres et journaux s’effacent pendant que d’autres se réinscrivent. Bien sûr, peu de gens s’en aperçoivent, car le phénomène est fulgurant. Et ceci se fait à un tel rythme, qu’il nous faudrait des millions de lecteurs férus d’histoire pour déchiffrer les modifications, au fur et à mesure qu’elles se produisent. De plus, nos ordinateurs, tombant en panne les uns après les autres, ne nous sont plus d’aucun secours. C’est pourquoi, puisque notre radio nous fait la grâce de bien vouloir encore fonctionner, et c’est un miracle, nous sommes venus vous implorer de ne pas condamner l’islam, de ne pas empêcher l’adhésion de la Turquie à l’espace européen ! Réagissez vite, nous vous en prions, la survie de notre monde en dépend !
Voyez-vous, faire le procès de sa fraction radicale ou extrémiste, ne doit en aucun cas revenir à condamner tous les musulmans et à repousser la demande de la Turquie. Dans notre espace-temps, vous l’aviez accueillie. Nous vous avons peut être donné à penser que ce fut là une erreur, et je le regrette. Car, là n’était pas le problène.
Votre erreur ne fut pas tant d’ouvrir les porte de l’Europe aux millions de musulmans turcs, mais bien plus grave, d’avoir sous estimé le choc culturel et religieux que cette décision allait entraîner. Vous avez négligé de considérer les conflit culturel et spirituel qui en ont découlé. Nous pouvons vous le dire aujourd’hui, puisque notre monde est en train de s’effacer, de se dérober sous nos pieds. Nous n’avons plus rien à perdre, c’est pourquoi nous avons décidé de vous expliquer certaines choses.
Un essayiste américain, du nom de Samuel Huntington avait, au XXè siècle, développé le sujet du “choc des civilisations”. Il fut aussitôt trainé dans la boue par certains de vos intellectuels, parce que ce qu’il annonçait n’était rien d’autre qu’une guerre des civilisations, un affrontement entre cultures. Or, s’il avait globalement raison, ceci toutefois, ne doit nullement vous conduire à conclure, comme vous l’avez peut être imprudemment fait, qu’il importait de faire brusquement machine arrière. Et de claquer la porte de l’Europe aux Turcs ! Parce que, soyez en certains, nous pouvons vous le certifier, non, ce n’est pas l’islam qui est dangereux, mais l’islamisme intégriste, que vous n’avez pas su enrayer avec la fermeté nécessaire.
Vous avez cédé à des intérêts financiers, vos politiciens se sont fait les dupes de groupuscules puissants et vénéneux, comme celui d’Al-Qaida, lequel d’ailleurs, n’était jamais que la partie visible de l’iceberg. Partout où vous n’auriez jamais dû céder un milimètre de terrain, vous avez reculé par lâcheté et intérêt mal compris. Après les fameux attentats du 11 septembre 2001, vous avez laissé les têtes de l’hydre repousser et se développer au Timor, au Cachemire, au Soudan, au Nigeria, en Afghanistan et ailleurs. Ce que vous avez appelé “lutte contre le terrorisme” n’a jamais été que poudre aux yeux et vaines incantations, pour berner les braves gens. Ce n’était pas ce pantin de Saddam Hussein après lequel vous vous êtes acharnés qui représentait le plus grave danger ! Mais cela, vous ne l’avez pas compris.
Fermer dorénavant les portes de l’Europe aux Turcs, comme il semblerait que ce soit maintenant votre intention, ne règlera nullement le problème. Certes, nous ne savons pas encore ce qui en résultera, puisque ce monde dont vous êtes en train d’accoucher, n’est pas encore le nôtre. Nous ne savons pas à quelle sauce nous allons être mangés, ni même si notre Grande Communauté Européenne va survivre, ni si elle va se développer, ni quelle forme elle va prendre. Ni d’ailleurs, si nous serons encore là demain, pour vous parler. Nous aurons probablement oublié toute cette histoire, puisque dans notre nouvel espace temps, elle n’aura jamais existé ! Là est le paradoxe !
*
Mais, ce que j’ai à vous dire au nom de nous tous, ici, c’est que, si vous voulez nous donner une chance d’être vos descendants et vos petits-petits-enfants, il faut impérativement que vous vous décidiez tout de suite à vous montrer autrement plus courageux, plus honnêtes et plus lucides !
Ne vous laissez pas berner par les Américians, reprenez en main votre destin, créez la Grande Europe, sans exclure la Turquie, ni même le Maghreb, fût-ce en leur imposant des mesures draconiennes, comme d’éradiquer au préalable chez eux, toute forme de faschisme intégriste ! Et puis, dotez sans atttendre votre nouvel Etat Européen, d’une constitution solide, d’un parlement et d’un président désignés au suffrage universel. Créez une Fédération, allez de l’avant, courageusement, ne regardez pas en arrière, oubliez vos vieux réflexes patriotiques d’un autre âge, dessinez de grandes régions économiques au-dessus des anciennes frontières et effacez les. Il n’y a rien de pire que le nationalisme, sachez le !
Et sans attendre, favorisez la constitution de nombreuses Communautés comme les nôtres, aidez les financièrement, votez leur des crédits, car elles seules pourront réinventer une solidarité comme en avaient rêvé les communistes et un libéralisme social, que personne n’aurait chez vous cru réalisable, sauf quelques utopistes ! Mais soyez vigilents. N’en laissez aucune se développer sur un modèle intégriste ou non démocratique ! Il n’y a pas de renvendication communautaire qui tienne, si derrière se profile l’asservissement de certains citoyens et des femmes, en particulier.
Pour conclure, laissez moi vous dire qu’au Prieuré, nous avons intégré de nombreux anciens musulmans, qui n’ont pas eu pour autant à craindre les foudres de leur Allah ! Tout simplement par ce que les lois morales que nous prônons, aucune sainte religion, aucun Dieu digne de ce nom, ne pourraient les dénoncer comme mauvaises, impies, ou pernicieuses. Cet appel est un S.O.S ! Ne le négligez pas !
Ne croyez pas non plus que nous n’ayons pas de clergé. Nos pasteurs jouent un rôle d’intégration fantastique. Ils animent des stage d’éthique, où chaque citoyen peut apprendre ou réapprendre, à n’importe quel âge de sa vie, le respect de soi et des autres, sans lequel il n’est pas de vie sociale heureuse.
Quand aux cités, il faut vous montrer impitoyable. Quitte à refaire le passé, puisque nous en sommes là, pourquoi ne pas vous attaquer de suite aux problèmes de la délinquence, des jeunes abandonnés à eux même, de la droque et de l’insécurité, laquelle ne s’arrangera pas, croyez le bien !
Notre espace-temps n’avait hélas, pas trouvé d’autre moyen pour en venir à bout que d’éliminer, en dernier ressor, les éléments non intégrables. Ce ne fut jamais de gaîté de coeur. Mais le prix à payer pour survivre !
Puisque vous en avez encore la possibilité, et puisque j’en suis à vous passer commande d’un monde meilleur, vous devez impérativement, ami du XXIè siècle, réhabiliter les valeurs que vos grands parents vous avaient transmises et au nombre desquelles je pourrais vous citer : le respect des autres, la liberté, la solidarité, la fraternité, la générosité, la politesse, l’ouverture d’esprit, l’idéalisme, l’intégrité, l’amour du travail, la conscience professionnelle, la récompense de l’effort et la justice. Voilà pour l’essentiel. Ne croyez pas cela impossible.
C’est ce que nous essayons de faire au Prieuré ! Si vous avez suivi nos débats, vous pourrez vous convaincre qu’au moins, nous avons essayé et nous espérons pouvoir continuer à le faire. Cela dépend de vous ! Je vous en supplie, donnez nous la chance de pouvoir poursuivre ces efforts, ne nous effacez pas de votre avenir, en prenant des mesures frileuses qui seraient une offense à l’humanité ! Une offense envers vos petits-enfants et un crime envers tous ceux que vous allez effacer du tableau de la vie et qui n’avaient pas démérité !
Excusez moi, Lois me prend le micro des mains.
Loïs :
-Maman, laisse-moi ajouter un mot ! Après tout, c’est ma faute si cette catastrophe est arrivée. Je vous demande pardon, amis, j’ai cherché à vous provoquer, espérant qu’ainsi, vous feriez des efforts, pour tenter d’établir un dialogue avec moi, mais c’était stupide !
D’ailleurs, cela n’a pas marché. Je voudrais ajouter un mot au plaidoyer de ma mère, c’est que, si la “LalaLaïla”, c’est vrai, nous a souvent chauffé la couane, ne croyez pas pour autant, que nous n’ayons pas d’amis d’origine musulmane ! Personnellement, j’en compte au moins huit, qui sont bien plus que des connaissances, des amis, des frères, avec qui Wilbur, Edjlah, papa et moi, partageons nos soirées allumées, nos passions, nos rêves, et même parfois, nos femmes, et tout se passe bien dans le meilleur des mondes ! Preuve que quelque chose de mieux encore que la coexistence pacifique peut naître et se développer entre eux et nous.
Bref, que ce fameux “choc des civilisations” dont maman vous a parlé, peut aussi ne pas être une fatalité ! Voilà, je n’ai rien à ajouter. Inch Allah !
-Quelqu’un veut-il encore prendre la parole ?
Elvyranne, toi, Marilsa ? Engerran ?
Engerran :
-La seule chose qu’on puisse ajouter en conclusion, c’est que malgré tout, nous avons beaucoup apprécié tous autant que nous sommes, le plaisir que nous avons eu à jeter un pont au-dessus de l’abîme qui nous sépare, et de discuter en votre compagnie. Nous ignorons combien de temps encore notre radio va tenir le coup. C’est Loïs qui l’a bricolée comme vous savez, avec des éléments de récup, et c’est peut être la raison pour laquelle elle marche encore. Quoiqu’il en soit, chaque jour que nous passerons encore ensemble, sera un jour de gagné pour notre monde ! Nous vous tiendrons au courant de l’évolution des choses et si nous remarquons un mieux, qui laisserait à entendre que, finalement, nous avons réussi, ensemble, à conjurer le mauvais sort, ce sera la preuve que vous nous avez entendu et que vous avez corrigé le tir !
Je ne crois pas que quoi que ce soit dans la vie soit inéluctable. On peut toujours modifier son avenir et même, son passé ! Nous vous en fournissons la preuve, aujourd’hui ! N’oubliez pas que nous tous ici, espérons en vous, les Amis ! Nous sommes sûrs que vous nous aurez compris et entendus. Demain nous le dira. Alors, à bientôt, de vos nouvelles ! Et vous verrez, elles seront excellentes !
Sorianne :
-Dieu t’entende, Engerran !
Votre Sorianne et toute la famille !
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