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§ 23 - La Famille - 3ème partie

Le cauchemar - Lois, Elvyranne...

Elvyranne et Lois sont peut être les seuls, dans leur espace temps, parmi les rares habitants, à se rendre compte en toute lucidité, de ce qui est en train de se passer ! Même si les événements extraordinaires qu’ils vivent leur paraissent inouïs et inconcevables.


Le temps se gâte !

15 août 2114, Le Prieuré, (chez Loïs) 20 heures 39- Loïs, Elvyranne

BRUITS DIVERS DE MACHINES

Loïs :

-Ah, ça y est, j’ai fini de transcrire la dernière cassette, mes amis ! Ouf, quel boulot.
Elvyranne ! Qu’est ce que tu fais là ! je te croyais à la Charlette !
Elvyranne :

-Non, je suis arrivée tout à l’heure, si tes amis ne se dépèchent pas de réagir, nous allons tous devenir cinglés. Je suis rentrée parce que nos ordinateurs tombent en panne et que notre service informatique est en déconfiture. L’école a renvoyé tout le monde dans ses pénates. Qu’est ce que tu fais ?

Loïs :

-Tu le vois bien, non, j’ai gravé au stylet, (fabriqué par mes propres soins, avec un sylex très dur !) l’intégralité de nos enregistrements sur des dalles de calcaire, que j’ai moi même extraites et taillées. Comme ça, ils ne pourront jamais s’effacer ! Le sylex, le calcaire ne pouvant être qu’antérieurs à toute modification datant des XX ou XXI ème siècle, si mes ascendants ne modifient pas leur plan de vie, je ne devrais pas m’effacer et par voix de conséquence, mes écrits non plus !

Elvyranne :

-Tu as fait une copie en pierre de tous nos enregistrements ? Pourquoi faire ?

Loïs :

-C’est simple, d’un jour à l’autre, d’un instant à l’autre, tous nos enregistrements sur disquettes, risquaient de s’effacer ! Même en prenant soin de les réenregistrer tous les jours, comme je l’ai fait, voire même plusieurs fois par jour, le risque demeurait que le disque se délitte et s’évapore. La pierre elle, ne risque rien.

Elvyranne :

-Excuse-moi, mais je ne comprends pas.

Loïs :

-C’est que tu n’as toujours pas compris ce qui se passe, avec tes ordinateurs, et tous les objets manufacturés de notre quotidien. C’est pourtant simple. Notre monde vacille, car notre espace temps se trouve exactement à un point d’intersection entre deux, trois, quatre futurs possibles, à un carrefour, si tu veux, comme si l’avenir, ou même notre présent immédiat, hésitait et se demandait quel chemin prendre ! Moi même, je ne sais pas ce qui se passe.

Mais je sais une chose, lorsque tout sera rentré dans l’ordre, dans une heure, un jour, une semaine ou un mois, nous n’aurons plus aucun souvenir de ce qui se sera passé ! Et seuls, resteront autour de nous, des objets fabriqués avec des matières et des outils qui n’auront pas été affectés par les changements. De plus, pour nous alors, il n’y aura bien sûr, qu’un seul passé et un seul présent ! Le nôtre, le nouveau, celui de maintenant sera nul et non advenu. Tu piges ?

Elvyranne :

-Si je te suis, ce que tu viens de faire ne servira donc à rien ,puisque dans notre nouveau présent, tu n’auras jamais fait d’enregistrements, ni à fortiori, taillé des pierres, pour en conserver le souvenir !

Loïs :

-Exact ! Mais je n’exclus pas que tous les passés puissent, à un instant T, au même moment, coexister sur un point convergent, et donner naissance à plusieurs présents simultanés, suivant pourtant chacun une route parallèle, même s’ils vont tous dans des directions très légèrement différentes.

Elvyranne :

-Stop ! Rien du tout, je ne comprends rien à ton galimatias de matheux ! On est en pleine science fiction, comme dans une vieille émission du XXème siècle qui s’appelait “Slider,”mais c’était de la fiction ! Une pure et simple invention du scénariste, pour amuser la galerie.

Loïs :

-Bon, d’accord. Mais essaies de comprendre. Nous assistons au délitement partiel de ce monde auquel nous appartenons ! En fait, il ne nous paraît s’évaporer, que parce qu’il change trop vite. Ce qui fait que des personnes semblent disparaitre, des ordinateurs se déglinguer, etc… Cela donne l’impression aux gens de perdre la mémoire, donc de devenir fous, parce que des événements, comme notre future inauguration, ou le lancement du nouveau festival ont été, en fait, déprogrammés, puisqu’ils appartiennent à un autre espace temps ! Mais nous en avons encore la mémoire, car nous sommes en ce moment, à cheval sur deux pistes, tu piges ? Sur une piste, l’usine est encore debout, mais sur l’autre, tout près d’elle, elle est en passe de se déprogrammer, alors, elle tombe en panne, ses machines s’enrayent, des ateliers entiers sont au chômage technique, les télécommunications hoquettent, les ascenseurs dégringolent, les avions ne peuvent plus décoller ou se crachent en vol, c’est la panique, etc… Si les choses ne s’arrangent pas très vite, notre monde va complètement s’effacer. Mais ne t’affolle pas, j’ai confiance.
Elvyranne :

-Tu es bien le seul ! Que va-t-il nous arriver ? Nous aussi allons être déprogrammés ?

Loïs :

-Probablement, mais nous n’en aurons pas conscience, c’est pourquoi je fais des copies de tous nos enregistrements. Tiens, installe-toi là, tu vas les ranger et faire des notices, prendre des notes, pour qu’ils s’enchaînent bien et que l’on comprenne tout ce qui s’est passé, pendant que ta mémoire est encore fraîche.

Elvyranne :

-Pourquoi dis-tu : “pendant que ma mémoire est encore fraîche ?” Elle ne risque pas de rancir comme du beurre, si c’est ce que tu crois, je ne perd pas la boule, quand même !

Loïs :

-Non, mais tous, nous allons “oublier” ce qui nous arrive en ce moment, et tout ce que nous avons fait avec cette radio, dans cet espace-temps défini, qui est presque sûrement condamné à disparaître ! Même si nos amis du passé vont faire en sorte de nous inventer un autre monde de rechange, très ressemblant, faute de pouvoir sauver celui-ci. C’est ce que nous ferions à leur place, n’est ce pas ?

Elvyranne :

-Sans doute ! Mais pourquoi, vais-je perdre, comme tout le monde, la mémoire de tout ce qui nous arrive maintenant ? Et qu’est ce que tu me baragouines avec ton histoire de nouveau monde ?

Loïs :

-Je m’évertue à t’expliquer que celui-ci est fichu, sœurette ! Il n’a aucun avenir, il va s’éteindre tout à l’heure, comme une bougie qui a brûlé toute sa cire et qui n’a plus de mèche. Demain, dans quelques jours, semaines ou mois… Nous basculerons automatiquement dans un autre espace-temps, sur une autre piste, viable celle-là ! Mais, doté d’un passé légèrement différent et d’un présent, qui s’en trouvera forcément modifié, où tout ce que nous disons maintenant, n’aura jamais été prononcé. Où tout ce que nous vivons aujourd’hui, comme catastrophes en tous genres, ne se sera jamais produit, jusqu’à ce dialogue, qui n’aura jamais eu lieu ! Nous ne pourrons donc en garder le souvenir, et encore moins, l’avoir enregistré dans notre nouvel espace-temps !

Elvyranne :

-Tu supposes que nous aurons alors bifurqué, d’un espace-temps, dans un autre ! Comme on change de train à une correspondance ? Ou comme on saute d’une pierre sur une autre, pour traverser un gué ?

Loïs :

-En quelque sorte !

Elvyranne :

-Incroyable ! Et c’est pour ça que tu fais des copies de tous nos enregistrements ! Dans l’espoir qu’ils puissent bondir comme des puces, d’un espace-temps à l’autre !

Loïs :

-Exactement, car j’ignore comment les choses se passent ou vont se passer. Alors, je prends mes précautions, je fais moulte copies, sur tous supports, et je les ré-enregistre sans arrêt. Un peu comme les hommes de l’âge de pierre, qui, ne sachant pas s’ils pourraient refaire jaillir des flammes, emportaient avec eux dans leurs déplacements, les braises de leur dernier feu. J’esssaie de faire en sorte que nos enregistrements puissent passer en douceur, d’un espace-temps à l’autre, avec nous ! Car j’ignore le moment où nous basculerons, où ils basculeront, tu comprends ?

Je veux absolument que nous en gardions une trace, même si nos nouvelles versions, nos nouveaux “moi” ne saurons pas à quoi ni à qui les attribuer. Même si notre passé, demain, ne sera pas forcément le même qu’aujourd’hui, nous n’aurons pas tout perdu ! Même si, nous avons d’autres souvenirs, ou pas tout à fait les mêmes !

Elvyranne :

-Tu veux dire que toutes ces catastrophes qui nous affectent aujourd’hui, tout à l’heure, ou demain, pourraient ne jamais avoir existé ! Que notre présent pourrait être différent ? Qu’on pourrait effacer le principe de cause à effet ?

Loïs :

-Non, le principe de cause à effet, personne ne peut l’effacer, ni faire que l’effet précède la cause. Mais sauter d’un espace-temps parallèle dans un autre, son voisin immédiat, presque son clone, je pense que c’est possible. C’est même ce qui va se passer !

Elvyranne :

-Oh !

Loïs :

-Allez, ne reste pas les bras ballants ! Je sais, tout cela est extraordinaire et nous dépasse, mais c’est comme je te dis. C’est pourquoi, nous devons enregistrer et réenregistrer sans arrêt. Tout simplement, parce que deux avenirs potentiels peuvent, à un certain moment, coexister brièvement dans le même espace-temps, ou s’imbriquer pendant une certaine période, avant que l’un ne prenne le pas définitivement sur l’autre.

Elvyranne :

-Et qu’arrive-t-il ensuite…au perdant ?

Loïs :
-Il disparaît, s’efface, comme un mirage. Mais cela prend un certain temps, ce qui nous laisse une marge de manœuvre, tu comprends ? Le temps de réagir et de nous adapter, sinon, nous deviendrions tous fous.

Elvyranne :
-Oui, c’est insensé, mais je comprends ! Tu veux dire que demain, j’aurai le sentiment, en écoutant peut être ces bandes étranges, de ne pas être cette même personne qui parle maintenant ! Tout simplement, parce que mon passé d’alors, étant légèrement différent de celui de maintenant, ne pourra plus se superposer exactement à ce présent instant ?

Loïs :

-Tout à fait ! Mais tu ne seras pas non plus exactement la même personne !

Elvyranne :
-Comment cela ?

Loïs :

-Oui, tu seras toi-même, et en même temps, une autre, légèrement différente. Vois-tu, nous avons toujours le sentiment de ne vivre que dans un seul et même espace-temps, mais c’est une illusion.
En fait, notre conscience balaie un spectre d’espaces-temps différents très large, passant en une heure, peut être dix fois, de l’un à l’autre, voire davantage, au gré de nos intentions fluctuantes. Mais nous n’avons conscience que d’un seul, à la fois, au même instant. Ce qui veut dire que nous sommes à la fois “nous,” la personne dont nous avons conscience, plus un nombre assez élevé d’autres personnes, habitant des espaces-temps différents, mais trsè proches, où les événements ne se déroulent pas exactement de la même façon, et n’entraînent pas exactement les mêmes devenirs, ni les mêmes conséquences. Grâce à nos enregistrements, nous aurons des souvenirs appartenant à d’autres nous-mêmes, voyageant dans un espaces-temps parallèle. Tu comprends !

Elvyranne :

-Je ne suis pas sûre.

Loïs :

-Cela ne fait rien, ton moi futur comprendra peut être un jour, lorsque, quand nous aurons basculé, et que tu écouteras les bandes que nous essayons maintenant de sauvegarder. Si cela marche ! Parce qu’en fait, cela revient à emporter dans un nouvel espace-temps, du matériel qui appartient à un autre !

Elvyranne :

-Oh, Loïs, je t’en prie, arrête ! Cela devient trop compliqué pour moi !

Loïs :

-Oui, tu as raison. Écoute, Elvy, je vais te laisser maintenant, toi et nos amis ! J’ai du travail. Peut-être nous réveillerons-nous demain dans un autre avenir. Et ainsi, sortirons nous de ce cauchemar, comme si nous l’avions rêvé !

Elvyranne :

-Espérons-le ! Puisque tu dis que c’est possible !

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