Nous ferons connaissance dans ce nouveau chapitre, avec une petite fille délurée, nommée Pépita ! Qui, du haut de ses dix ans, va vous emmener dans le monde magique de son enfance, toute pleine de rêves et de réalités artistiquement mélangés par des enseignants imaginatifs ! Loin, très loin de l‘école, telle que nous la concevons aujourd’hui…

14 juin 2112, “la Charlette”, commune de Villenavotte, Midi.
8 – Pépita, Loïs…
-Pépita :
-Bonjour les P’tits Loups ! Euh…
-Loïs :
-Vas y, Pépita, ils vont pas t’manger !
-Pépita :
-Oui, bon ! Je m’appelle Pépita! De la Maison des Ita. (Chez nous, les filles s’appellent Juanita, Anita, Birgitta, Zita, etc…) Comme vous savez, et j’ai neuf ans, je suis toute frisée, ma maman s’appelle Alvinille, de la maison des Ile, et mon papa, Engerran ! J’ai les cheveux brillants et châtains, les yeux noisette de maman, et je suis petite. Enfin, pas très grande pour mon âge, qu’elle dit maman. J’ai trois frères et sœurs et une quatrième en route. Elle vous l’a pas dit, maman ? Ah oui, c’est encore un secret, c’est pour faire plaisir à son nouveau petit ami ! Comme elle est très amoureuse de lui, vous comprenez, elle ne peut rien lui refuser. Et pouis, c’est tellement agréable de faire des enfants !
-Pépita, surveille ton langage, s’il te plaît, on ne dit pas “pouis,” ça fait plouc !
-Oui, “puuii”, c’est bien comme ça, Loïs ?
-Ok !
-Bon je continue : Vous les aimiez pas , vous à votre époque, les enfants ? Nous, on les adore, et puis ça enrichit notre Communauté et ça nous fait des primes, à nous les filles ! J’adore aussi aller à l’école. Nous avons trois maîtresses, Cilluya, Verybelle, et Vriandise, toujours les mêmes, que nous gardons jusqu’à nos onze ans. Et dans une même famille, tous les enfants vont dans la même classe, garçons et filles. La classe compte de dix à douze élèves de tous âges. A la fin, nos maîtresses sont comme des deuxièmes mamans, elles nous connaissent par coeur, mieux encore que notre maman ou nos tatas. C’est normal, puisque nous passons tellement de temps avec elles ! Bon, voilà ! Qu’est ce que nous faisons à l’école, vous vous demandez, n’est ce pas ? Eh bien, plein de choses passionnantes : nous fabriquons des marionnettes et des automates dans l’atelier des lutins. Les plus doués d’entre nous en méca/informatique inventent des mouvements si drôles et si réalistes que nos marionettes semblent vraiment vraies ; les fées de l’aiguille font les costumes du Père-Noël, de Carabosse ou de la Belle au Bois Dormant. Les cordonniers fabriquent les Bottes de Sept Lieues du Chat Botté, avec le cuir de nos vaches ! Nous avons aussi notre mini-parlement, où nous nous entraînons à réfléchir sur les lois, l’éducation, la morale et aussi, une ferme expérimentale, où nous apprenons tout sur les animaux, la nature, le climat, les plantes, les fruits, les fleurs, les arbustes, le sol, la terre, la forêt, la faune et la flore de nos campagnes, etc…
Euh, je continue, Loïs ? (Pas de réponse, un instant de flettement dans la voix de lapetite fille)… Notre théâtre est aussi vraiment sensationnel, vous savez ! Nous fabriquons nous-mêmes les décors en bois, tissus, carton, effets virtuels et où nos inventons des jeux de rôle. Nous jouons aussi les pièces qui nous plaisent le mieux, choisies parmi celles des grands auteurs du passé, comme le Cid ou Roméo et Juliette, ma pièce préférée. Il y a le village des lutins, plein de farfadets et d’elfes, qui nous apprennent l’art de fabriquer des jouets, mini meubles, objets divers en poterie, verre, céramique, bois, etc… Et même des potions magiques. Moi, je veux être chimiste, j’adore la chimie ! C’est magique ! Pffhou….
Bon, y a trop de choses à vous dire… Il y a la cuisine aussi et la pâtisserie, où je suis la plus douée de la classe, sans forfanterie ! Par exemple, la semaine dernière, j’ai aidé à préparer le non-anniversaire d’“Alice au Pays des Merveilles”. J’ai fait un gâteau, une charlotte aux fraises de cinq étages ! Il était magnifique, tout rose et blanc, semé de dragées et de meringues. Avec une Alice en sucre sur le dessus, qui tenait la main d’un gros lapin blanc à lunettes dorées ! C’était géniiial ! Et puuiis… Il y le jardin d’Hans et Gretel, où nous apprenons tout sur les fleurs, les arbres, la photosynthèse, les insectes, les parasites, la décomposition des végétaux, les engrais, le fumier, tout quoi ! J’adore aussi le “Palais des Mille et Une Nuits,” où nous jouons le rôle de Shéhérazade. En musique, s’il vous plaît ! C’est à celui qui saura écrire la plus belle des chansons et la plus enchanteresse des histoires, qui permettra à la princesse de rester en vie une nuit de plus, si son prince-amant cruel a pu s’endormir comblé.
Nous apprenons aussi à reconnaître les constellations dans le firmament, à nommer les étoiles : Aldébaran, Véga, Cirrus, Altaïr, (je vous cite celles qui ont un beau nom, je m’en souviens mieux que celles à qui on a donné un stupide numéro !) Nous apprenons aussi naturellement la géographie terrestre, et à situer les continents sur les atlas virtuels de notre planète bleue. Vos aimez la géographie, vous ? Ah, c’est encore une autre de mes nombreuses passions. Je ne saurais dire ce que j’aime le plus. Et je ne vous ai pas encore parlé de la peinture, de la mosaïque, du violon, qui est mon instrument antique préféré, ou de la sculpture sur pierre, que m’apprend Loïs ! Le violon, je le préfère aux harpes électroniques. Mais j’aime bien aussi la mandoline !
Heu, qu’est ce que je vais vous dire encore ? (Hésitation)…
-Ah ça y est, je sais ! J’ai encore deux ans à passer au jardin d’enfants. A douze ans révolus, nous allons à la Grande École, où nous apprenons véritablement toutes les arcanes de la lecture, de l’écriture et des données mathématiques. Mais jamais avant. Certains d’entre nous ont déjà deviné tout seuls, comme moi ! Mais il est interdit de le révéler à quiconque, sauf à vous, bien sûr. Chut, c’est Loïs qui m’a appris en secret ! Mais c’est très mal vu des maîtresses, de faire les choses à l’envers. Il faut d’abord bien maîtriser le domaine pratique, avant de se lancer dans le théorique. Remarquez, elles ont raison, ce serait idiot d’ apprendre le solfège, avant la musique, qui pourrait avoir une idée aussi ridicule ? Ou de faire de la cuisine avant de connaître les goûts et reconnaître les saveurs des ingrédients. C’est comme ça, et pas autrement, voilà. Ouf !
Mais, nous les enfants, on n’aime bien faire le contraire de ce qui est bien. Parfois seulement, remarquez ! Oh la la, je n’aurais jamais cru que j’avais autant de choses à vous dire. Et je me rends compte que je ne vous ai encore rien raconté de ma vie ! Tant piiis. Il est trop tard et j’ai faim. Et puis, souvenez-vous, mes amis-écoliers m’attendent à la maison pour déjeuner, alors, on se reverra un autre jour ! Je vous fais pleins de bisous !!!
C’était votre Pépita, de “la Charlette”
-Tiens, Loïs, je te rends ton micro !
Loïs :
-Merci, Pépita, et bon appétit. Reviens quand tu veux !
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14 juin 2112, “la Charlette”, commune de Villenavotte, 13 heure 30.
9- Lois
-Lois :
-Mhm, bonjour ! Excusez-moi de parler la bouche pleine, mais je termine mon déjeuner : une miche de pain complet, un peu de beurre fermier cru au sel de mer, un Jésus de Morteaux, un morceau de Comté, et une pomme, en guise de dessert ! Le tout, arrosé de cidre. Pas mal, hein ? Il faut vous dire que notre Communauté s’est fait une spécialité du bien-manger et du savoir-vivre. Nous devons ce goût des bonnes choses à notre fondateur Charles Michel Longemann, qui était un précurseur du retour à ce qu’on appelait déjà le “Bio,” par opposition au frelaté et au dénaturé de toute sorte. Il avait une passion : la lutte contre les OGM, véritables bombes à retardement, les légumes ionisés, les pesticides et toutes les cochonneries qu’un modernisme mal compris et la course effrénée au profit avaient mis à la mode, avec l’aide de groupes de pressions fortunés ! Mais, voyez-vous, pour comprendre comment nous avons pu, contre toute attente, redresser une situation qui menaçait de nous conduire tous au fond du gouffre, il me faut vous expliquer en détail quelques points d’histoire. Alors, accrochez vous bien à votre fauteuil. Et ouvrez toute grandes vos oreilles !
Il faut vous souvenir que la structure même de votre société d’alors était constituée de foyers atomisés, le plus souvent citadins, et réduits à leur plus simple expression. Ce système ne permettait pas au citoyen de se défendre efficacement contre l’emprise des mastodontes de la distribution et de la production, souvent d’origine internationale.
Que pouvait, en effet, faire une mère de famille isolée de la fin du XX è siècle, et même un couple du début XXI è, sans lopin de terre à cultiver, sans parent à la campagne, sans défense, ni beaucoup de moyens ? Sinon se contenter de manger ce que les supermarchés alignaient sur leurs linéaires ? La résistance a réellement pu s’organiser – et se développer – entraînant une véritable révolution, que lorsque des pionniers, poussés par la crise économique, ont commencé à jeter les fondements des premières Communautés. Lesquelles furent d’abord presque exclusivement rurales.
Mais, permettez-moi un petit retour en arrière. En fait, ce n’est pas aux ruraux, que nous devons cette révolution des mœurs, lesquels étaient restés très conservateurs et imbibés de dogmes dépassés, tant sur les plans économiques, que religieux ou moraux. Mais à une nouvelle couche de population jeune et exclusivement citadine, qui, pour retrouver une qualité de vie, avaient fait leur retour à la campagne et que les journalistes, dès la fin du XX è siècle, avaient affublé du terme affreux de “rurbains” ! Au début du XXI è s. de nombreux facteurs avaient joué un rôle décisif dans cette évolution. D’abord, le chômage, puis une recession qui n’osait pas dire son nom, avec une croissance débilitante plafonnant à 1,8%, renforcée par les conséquences de la mondialisation et la catastrophe des trente cinq heures, véritable entreprise de sape. A cela, il fallait ajouter une politique économique frileuse, associée à la construction de l’Europe des vingt cinq, l’impossibilité d’assurer le paiement des retraites, dès le milieu du siècle, l’insécurité grandissante, le retour de l’inflation et la peur de lendemains difficiles. Bref, la nécessité de s’organiser autrement, pour pouvoir survivre et mettre de l’argent de côté s’imposa à certains. L’essentiel était de ne pas renoncer aux loisirs, vacances et nouvelles technologies, toujours plus dévoreuses de budget.
Tous ces facteurs conjugués avaient fini par pousser les jeunes à rester dans leur famille le plus longtemps possible, et les gens, à développer plus de solidarité, à s’entraider et à se rapprocher. Quitte à s’unir autour d’un couple fondateur, parents ou amis. Les associations s’étaient développées et avaient poussé les jeunes et certaines catégories sociales vers des valeurs de convivialité plus créatives, de partage et de découverte d’un autre mode de vie. Par ailleurs, la loi sur les PACS, dès le début du siècle, instaurée par la coalition de gauche alors au pouvoir, avait encouragé à reconsidérer l’organisation sociale, figée autour du couple hétéro et de la famille parentale traditionnelle. Cette construction artificielle et égoïste du XX è siècle, qui avait poussé les vieux vers des hospices, véritables mouroirs indignes, et éparpillé des jeunes sans ressource, abandonnés à eux-mêmes dans des villes lointaines, coupés de leurs racines, avait ainsi commencé à se fissurer. Un moment, ces derniers, pour échapper à l’angoisse de la solitude, avaient semblé, de nouveau, vouloir adhérer à ce modèle familial sans avenir et voué à l’échec. Mais ils déchantèrent très vite et durent, avec l’explosion des divorces, se rendre à l’évidence. Il fallait inventer autre chose.
Un autre facteur déterminant, (attendez, je bois une gorgée de cidre ! )… Un autre facteur, vous disais-je, avait été la multiplication des foyers monoparentaux, si défavorables aux femmes. La monté en nombre de celles qui, veuves ou divorcées, s’étaient retrouvées sans ressource, ou réduites au chômage, n’avait fait qu’accentuer le problème. Ne pouvant plus, dès lors, assurer l’éducation de leurs enfants, il ne leur restait plus qu’une alternative : retourner vivre chez des parents, ou partager un appartement à plusieurs. Vous me suivez ? La libération des mœurs permettant à tous un vagabondage sexuel que la morale ne réprimait plus, et que la peur des M.S.T. ne freina nullement, acheva de ruiner le modèle de société construit autour du couple. Ce fut l’estocade finale, l’achèvement de l’ancien paradigme et la naissance d’un nouveau, plus vaste, plus tolérant, plus constructif ! Ouf ! Bravo les ancêtres ! Et l’on vit, dès les années 2020-2030, se constituer, dans des lotissements privatifs, qui avaient déjà été expérimentés dès le début du siècle, un embryon de vie collective, des agrégats familiaux, formés de plusieurs personnes, d’âges et de sexes variés.
Ces groupes, constitués pour une grande majorité d’entre eux de citadins en errance ou au chômage, dont seuls, un ou deux membres bénéficiaient d’un salaire régulier, de célibataires et de mères seules pour éduquer leurs enfants, s’installaient généralement à la campagne, mais dans un rayon de quinze à dix-huit kilomètres des villes, dans des maisons de villages abandonnées ou même des fermes, souvent en ruines, depuis plus de vingt ans. Elles étaient à louer pour un prix modique, ou tout simplement, offraient un squat idéal. En effet, de nombreuses campagnes étaient retournées à l’abandon, suite à l’effondrement de la politique agricole commune européenne, connue à l’époque sous le nom de “PAC” ! Les champs, jadis soigneusement cultivés dans la deuxième moitié du XX ème siècle, avaient peu à peu cédé la place à une lande sauvage en friche, retournant peu à peu à la forêt, qui commençait à cerner les anciens bâtiments agricoles.
A l’intérieur de ces associations informelles, les relations sexuelles étaient fluctuantes et non figées. Leurs ruptures, n’entraînant plus la destruction du groupe pour raison économique et de survie, il fallait donc, coûte que coûte, s’en accommoder aussi bien que possible. Et continuer à élever les enfants ensemble.
Comprenez-moi bien, Amis : il ne s’agissait nullement d’un mouvement spirituel rebelle. Ni de recréer, pour quelques raisons culturelles que ce soit, le modèle des communautés hippies des années soixante-dix, du siècle d’avant. Lesquelles s’étaient d’ailleurs totalement effacées des mémoires. Il faut dire, qu’ayant toutes tourné en eau de boudin, elles n’avaient pas laissé un impérissable souvenir ! Non, on assistait simplement à une tentative de survie, non choisie, mais plutôt assumée comme une fatalité. Car il importait pour ces jeunes en errance, de façon très prosaïque, de se concocter un cadre de vie plus confortable et moins stressant, moins contraignant aussi, à tous égards, plus économique, plus pratique et générant pour tous, davantage de temps libre et de loisirs !
Attendez, encore une rasade ! Voilà !
-Et puis, vous n’êtes pas sans savoir qu’une génération conservatrice comme celle qui avait vu le jour dans les années soixante-dix, (précisément, les enfants des générations hippies, ce qui n’est pas un hasard !) ne pouvait donner naissance, au début du XXI è siècle, qu’à une nouvelle vague de révolutionnaires ! Lesquels, vingt ans plus tard, je vous l’ai dit, commençaient à jeter les fondements de nos Communautés actuelles, réinventant de ce fait, une nouvelle forme de communisme, s’accommodant fort bien et sans dogmatisme inutile, d’une touche de libéralisme. Bref, un alliage révolutionnaire, fantastique de souplesse, un art de vivre, dont nous sommes fiers et qui, assurément, vous aurait choqué. Mais qui fait notre bonheur ! Parce qu’il laisse à chacun sa liberté, tout en assurant au plus grand nombre, une aisance matérielle et une sécurité, à laquelle des individus seuls ne peuvent prétendre !
Pour vous en convaincre, je vous raconterai, une prochaine fois, comment vivent nombre de citadins de nos villes actuelles, et ce que deviennent ceux et celles qui, pour une raison ou une autre, ne peuvent se conformer à nos mœurs et à nos lois.
Voilà, je vous laisse digérer toutes ces informations sur votre futur, certains que nombre d’entre vous, parmi les plus clairvoyants, ne seront pas surpris. A la prochaine ! Bisous aux dames.
Votre fidèle Loïs !
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