Ce chapitre 7 Engerran nous fait découvrir un mode de vie serein et si affable, qu’on a du mal à imaginer qu’une telle oasis de paix puisse jamais exister, et soit même possible dans un futur, après tout, pas si éloigné de nous.
22 juin 2112, “la Charlette”, commune de Villenavotte, 14 h.
12 -Engerran, seul
Engerran :
-Je vous avais promis que je reviendrai aujourd’hui, pour que nous poursuivions ce petit tour d’horizon de nos progrès. Chose promise, chose due. Je suis là ! Ou en étais-je hier ?
Voyons voir !
BRUITS, SORTE DE PETIT “CHIIIIUT”, UN PEU COMME UN ORDINATEUR QU’ON ALLUME
-Là, j’ai retrouvé ma page, ah, voilà !
Je vous disais que l’un des progrès les plus significatifs que nous ayons accompli, était sans doute l’élimination de toute compétitivité. Je conçois que cela peut vous paraître étrange. Mais, pour l’avoir évacuée de notre vie quotidienne, je peux vous dire combien nous nous sentons libres et heureux. Au point que nous ne pouvons même pas imaginer vivre autrement, aujourd’hui ! Je reviendrai sur ce point capital.
Ensuite, nous avons réhabilité la fonction de professeur, à votre époque ringardisée ! L’école est redevenue sage, aimable et souriante. Vous ne vous en rendiez pas compte, mais vous l’aviez pourrie, avec vos notes, votre obcession de l’évaluation, l’esprit de compétition qui excluait les moins performants, et ceux qui n’étaient pas correctrement calibrés d’après vos critères, sans parler de …votre laxisme ! Vous en aviez fait un exceptionnel lieu d’exclusion, de rivalités, de haine et, paradoxalement, de tolérance envers l’inéxusable et le pire, jusqu’à envisager d’ y introduire la police. Une hérésie ! Nous, nous l’avons rendue à ce bon vieux Jules Ferry. Redevenue ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, c’est à dire, loin de toute compétitivité, un lieu d’apprentissage sécurisant, d’épanouissement culturel et de liberté, qui a cessé de générer frustrations et animosités. C’est aussi simple que cela, même si nos écoliers sont toujours facétieux et intenables. Mais, voyez-vous, lorsque l’autorité est légitime, il n’est pas difficile de l’imposer gentiment, et avec humour !
Un autre facteur de cohésion sociale et de confort de vie a joué un rôle essentiel : je parle de la proximité ! Nous travaillons, nous faisons nos courses, nous aimons, nous avons nos loisirs, juste là où nous habitons, là où nous avons notre famille et nos amis. Autre chose encore : personne, je dis bien personne ! chez nous, n’est jamais mis en situation d’ échec, repoussé sur le bord du chemin ou exclu, pour quelque raison que ce soit. C’est rassurant ! Nous avons aussi évacué toute notion de rivalité et de jalousie. Que ce soit sur le lieu de travail, dans nos villages, ou nos foyers. Même avec les femmes, nous n’avons plus ces problèmes. Si l’une refuse aujourd’hui nos avances, nous ne nous formalisons pas, nous ne sous sentons pas rejetés, car nous connaissons bien nos compagnes. Elles sont versatiles et capricieuses, cela fait partie de leur charme et demain, sera un autre jour ! Nous savons que dans la plupart des cas, celle qui nous a envoyé promener aujourd’hui, nous fera des œillades, demain. C’est pas certain, mais possible Et puis, si tel n’est pas le cas, pourquoi en faire un drame ? N’avons-nous pas toutes les autres, pour nous consoler ?
Ce miracle, nous l’avons obtenu en appliquant une recette toute simple : en créant une société où tous les citoyens sont égaux en droits. (Vraiment !) Et aussi, en rejetant tous les concepts de propriété individuelle, si chère et essentielle à vos yeux.
Certes, nous jouissons, comme de votre temps, de maisons privatives, de nos vêtements, bijoux, oeuvres d’art, voitures et autres objets de loisirs, plus ou moins luxueux, et tous éminemment personnels, à cette nuance près, que nous n’en sommes pas propriétaires, comme vous l’entendiez à votre époque : nous en avons seulement la jouissance. Voyez-vous la différence ? Seule, notre Communauté, l’est, propriétaire ! Jamais le citoyen. Sauf s’il vit en “indépendant,” dans des villes-jungles, qui abritent toutes sortes de fauves !
Nous avons aussi, sans regret, jeté à la poubelle un autre facteur générateur de frustrations, d’anxiété, de misère sexuelle, de haines, de rivalité, d’envie, et de trahisons : vous l’avez deviné, je pense : je parle de… la propriété de l’autre, que vous aviez sacralisée dans le couple, ce piège à cons ! Euh …excusez-moi, je viens de me laisser un peu aller. Mais je m’explique : l’époux (ou l’épouse,) enfermé(ée) qu’il (elle) était dans une cage plus ou moins dorée, avait toutes les chances de devenir névrosé, acariâtre et vindicatif ! Puisqu’on lui avait vendu le mariage, (ou le couple !), comme une promesse de félicité, un paquet cadeau rempli de douceurs. Que du bonheur, en somme. La vérité, il la découvrait bien vite, mais à ses dépens, et trop tard, une fois piégé. Floué, il se sentait profondément trahi et, en tout premier lieu, par son conjoint, incapable de lui donner tout ce qu’il en attendait : le sexe, la tendresse, la sécurité, la tolérence, la compréhension, l’ouverture d’esprit et tant d’autres choses encore. Où était le bonheur promis ? S’il n’était pas au rendez-vous, à qui la faute ? C’est que, forcément, Il ou Elle, était en dessous de tout !
L’accusé (ée) se sentait alors injustement dévalorisé, (ée), incapable, puisqu’il ou elle, ne pouvait accéder au bonheur conjugual ! Les deux conjoints, culpabilisés, tiraillés entre leur désir de fidélité envers leur couple et leur besoin, non moins légitime, de trouver “chaussure à son pied”, finissaient par se séparer, le plus souvent en se disputant les enfants ! Dépassés, malheureux, bourrelés de remords de ne pas être capables de s’épanouir dans le carcan (inhumain) que la société leur avait réservé, jaloux et envieux d’un bonheur et d’une liberté qu’ils croyaient accessible à tous, les conjoints, malheureuses créatures, se débattaient dans un impossible dilemne. Bref, ils ne savaient plus à quel (s) saint (s) se vouer. Vous l’aurez compris, vos sociétés généraient des coupables à tour de bras qui, bien vite, se muaient en irresponsables. Comment, dans ces conditions, auriez-vous pu connaître une vie heureuse et épanouie ?
Ah, autre point essentiel : nous avons aussi rangé la hâte au magasin des antiquités ! Plus personne chez nous, n’est jamais “pressé.” Plus besoin de se dépêcher, de courir pour respecter des délais, pour pointer à l’heure, arriver plus vite, ou avant les autres, ou tout simplement dans les temps. Plus d’anxiété inutile ! Car il n’y a plus de déplacements longs et fatigants. Plus de foule exaspérée, plus de perte de temps en transports en commun surchargés. Si bien que nous vivons décontractés, et sans souci du lendemain, avec juste le zeste de stress qu’il faut, pour avoir une vie intéressante et gratifiante.
Plus personne, non plus, n’est obligé d’accomplir contre son gré, des boulots répétitifs ou fatigants. Chacun choisit son activité favorite ou principale, en fonction de ses goûts. La pénibilité des tâches étant rémunérée par des primes, il n’y a pas d’injustice, d’autant que chacun travaille selon son rythme et à son gré. Et puis, on peut faire varier ses activités à l’infini, exercer plusieurs métiers, travailler trente heures par semaine, ou plus, cumuler plusieurs activités, dans des domaines techniques, artistiques ou sociaux. Et même, acquérir toute sa vie de nouvelles compétences.
Et les retraités, vous demandez-vous ? Mille excuses, nous ne connaissons pas ce spécimen ! Chez nous, tout le monde se rend utile, selon ses moyens, son état de santé, ses goûts et envies. L’âge ne compte pas. Certes, nous avons des personnes âgées, d’un âge canonique, même ! Alors, vers quatre-vingt-dix ans, (parfois plus !) les personnes âgées qui se sentent diminuées peuvent demander à “partir”. Nous les y aidons. Ce n’est pas donner la mort que de délivrer quelqu’un d’une vie devenue pesante. C’est lui rendre service ! Pouvez-vous comprendre cela, empêtrés que vous êtes dans vos dogmes religieux ?
En fait, la plus grande souplesse règne dans nos vies et notre travail est davantage ressenti comme une occasion de participer, de s’épanouir, de créer, que comme une corvée. Et l’égalité, dans tout ça ? Cette revendicatio, jadis inscrite sur les frontons de vos bâtiments, n’a plus de sens pour nous, car personne n’est égal à personne. Si vous voulez savoir si nous vivons tous de la même façon, dans des bâtiments mornes et rigoureusement identiques ? Quelle horreur, non ! Chacun possède le “sweet home” de son goût et peut, selon ses économies, demander à la Communauté de rajouter une aile à sa maison, ou une tour ou une terrasse, ou encore une piscine privative, ou d’autres choses… Chacun selon ses vœux et possibilités financières. Car des différences de niveau de vie subsistent. Mais nul ne ressent cela comme une injustice, plutôt comme une émulation. Laquelle correspond à notre éthique et sens moral.
Ce n’est pas difficile : en fait, c’est très simple. Celui qui rapporte le plus d’argent à la Communauté a le meilleur niveau de vie. La plus grande maison ou la plus belle, des privilèges, etc… Ceci dit, nous avons aboli l’héritage. Tout enfant né le “cul dans la soie,” comme vous disiez, s’il veut bénéficier des même avantages que ses père et mère chez qui il peut vivre, à partir de treize ans jusqu’à sa majorité, à tour de rôle, et comme il le souhaite, sait qu’il doit choisir une profession qui rapportera gros. Les plus belles fortunes, comme de votre temps, vont aux artistes, aux chirurgiens plastique et globalement, à tous ceux qui inventent, innovent, ou mettent sur le marché des produits qui s’arrachent. Les investisseurs futés qui ont le nez fin, -une spécialité de la Charlette sont également bien récompensés. Nous sommes des dénicheurs de talents !
Ah, autre chose : nous travaillons soit pour l’extérieur, soit pour l’intérieur. Et nous payons avec des carte de crédit, comme de vos jours. Cependant, si nous gérons nos dépenses personnellement, nos comptes en banque ne sont jamais alimentés par nos soins. Mais par notre Banque Communautaire qui, à La Charlette, compte quand même quelques 35 000 clients, si l’on additionne toutes les communautés affiliées à notre réseau. Nos comptes sont crédités, (ou débités), toutes les semaines. La Communauté paye nos dépenses personnelles, et encaisse tous les salaires. Elle gère l’argent communautaire et reverse à chacun ce qui lui est dû, selon un barème fixé par la loi. Laquelle est votée au parlement, par nos élus.
Aucun salaire, aucune prime, aucun dividende, ni intérêt n’est jamais perçu en direct par un particulier, ce qui simplifie bien les choses : plus de factures à rêgler, ni comptabilité à tenir, ni paperasserie à laisser s’entasser, ni impôt, ni taxe à acquitter, ni déclaration à faire. Quel soulagement ! Autre avantage : nul ne peut se trouver dans le besoin, ou sans ressources, et encore moins sans toit, comme c’était le cas dans vos sociétés. Nous avons juste le niveau de vie que notre Communauté, (et nos efforts personnels !) peuvent nous offrir. Car, plus nous gagnons de bonus – sous forme de primes – plus nous pouvons nous offrir de privilèges. Plus notre participation est fructueuse, plus nous obtenons de bonus ! A l’inverse, si nous nous montrons plus dépensiers que contributeurs, ou si nos performances se relâchent, adieu les récompenses ! Certes, les déconvenues sont parfois durement ressenties, mais il n’y a jamais de contestation sérieuse. Si bien que le banditisme n’existe plus chez nous.
Evidemment, je ne fais pas allusion aux grandes cités, (dont je vous parlerai une autre fois), où règne la liberté individuelle sans limite, et sa corollaire : la plus sauvage des criminalités, et toutes sortes de perversions ! C’est ce qui se produit, lorsque la majorité des citoyens “oublient” ou feignent d’ignorer que la liberté des uns s’arrêtent où commence celle des autres !
Voilà, pour notre mode de vie. C’est simple comme bonjour, n’est ce pas ? N’est ce pas là, un des progrès les plus significatifs que nous ayons accomplis ? Lorsque l’on songe à vos vies compliquées ! Oh, mais j’ai un cours télévisé à 16 heures ! La caméra n’attend pas, je me sauve.
A bientôt les P’ tis Loups, comme dirait Pépita !
Engerran z