Dans ce chapitre 8, Vassilia revient sur l’affaire Wilbur, déjà brièvement évoquée par notre ami Engerran. Les rapports avec la communauté voisine musulmane sont devenus si tendus, que l’on frôle de sanglantes escarmouches, que seule la police pourrait disperser. C’est que le jeune Wilbur a vraiment commis l’irréparable, et même plus : l’inimaginable ! Un crime sans précédent, qui met toute la Communauté en émois.
23 juin 2112, “la Charlette”, commune de Villenavotte, 10 h.
12 -Vassilia
Vassilia :
-Bonjour ! Nous n’avons pas encore été présentées. Je suis Vassi, de la Maison des Ilia (ou Ila), amie d’enfance de Sorianne, que j’appelle familièrement “Sœur Anne,” ce qui l’agace car, elle se demande où se cache mon Barbe Bleu ! Je suis conteuse professionnelle, d’où ma référence, vous l’aurez compris, à l’affreux “Barbe Bleu” ! Je me promène dans les écoles, et raconte aux enfants toutes les merveilleuses histoires de votre enfance et du temps passé. Avec ma baguette magique, capable de donner vie à n’importe quel personnage que j’ai au préalable mémorisé et photographié, dans vos merveilleux livres de conte de fées, j’excite l’imagination des tout-petits, apporte ma touche personnelle, crée des jeux de lumière et des décors. Bref, je suis un peu magicienne, et metteur en scène !
C’est un boulot très créatif, et fantastique, que j’adore. Personnellement, je n’ai pas d’enfant, et n’en aurai probablement jamais ! Pourquoi, vous demandez-vous ? Avec nos moyens scientifiques modernes, ça devrait pouvoir s’arranger facilement ! Certes, mais, voyez-vous, l’opération est coûteuse, trop pour notre Communauté. Car remédier à la stérilité de certaines femmes, n’est pas une priorité pour notre gouvernement.
Alors, j’ai choisi de renoncer à devenir mère. Préférant adopter tous mes petits écoliers. Oh, je ne suis pas à plaindre, j’ai eu la chance d’élever mes quatre neveux. (Ma sœur, avocate d’affaires, passait le plus clair de son temps dans les tribunaux.) Vous voyez, le hasard fait bien les choses ! Chez nous, on s’entraide, et cela fait du bien à tout le monde, ça se passe comme ça, et ça me plaît. Ah, aussi, vous l’ai-je dit ? Je m’occupe également du théâtre communal. J’ai ouvert une école d’expression corporelle, et l’idée que nous allons bientôt adopter Soleya, m’enchante. Nous allons, avec Soeur-Anne, (si elle m’entendait !!) ouvrir une école de danse, de chant, de musique et de comédie, dont Soleya sera la vedette. Oh, cela m’excite, c’est super ! J’ai déjà des inscriptions ! Dommage que je doive renoncer maintenant à enseigner le Rai ! Cette musique que j’adore, inventée à la fin du XX è s. par les émigrés rebeux. Ahh, j’enrage.
Tout ça, à cause de cette stupide histoire avec Wilbur, le frère d’Edjlah ! Quelqu’un vous l’a racontée ? Peut être pas, alors voilà les faits : Vous imaginez, en l’absence de sa mère Alvinille, partie dans notre communauté fille de l’Atlas, “La vallées des hommes du Mouton,” ce sombre crétin, devant le refus de notre Président, de verser l’extravagante dote de sa dulcinée, issue de la Communauté voisine, la “LalaLaïla,” a décidé de… l’enlever ! Oui, comme dans les contes de féee ! Vous pensez que c’est peut être romantique, mais vous n’imaginez pas le scandale qui secoue, depuis, toute notre Communauté et nous couvre de ridicule. Nos relations avec ces voisins musulmans n’étaient déjà pas brillantes, mais là, nous frôlons la guerre civile. Oh, mais je potine, je potine, je n’étais pas venue pour ça, et maintenant mon temps de parole s’est écoulé ! Tant pis, je vous raconterai la suite demain ! Vassilia
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28 juin 2112, Musée de la villette, midi.
13 -Lois + sa demi-sœur Violette (14 ans)
BRUITS DIVERS, PAPIERS QU’ON FROISSE, LE MICRO CRACHE, BRUITS DE FONDS QUI VIENNENT DU COULOIR…
Lois :
-Tudieu, ferme la porte, Violette !
Violette:
-C’est quoi, ici ?
Lois :
-Un studio, tu vois bien !
Violette :
-Voouah ! C’est chouette, je n’en avais jamais vu, c’est là que tu travailles pour le musée ?
Lois :
-En quelque sorte, je mets mes notes sur bande, pour mon mémo de fin d’année. Tu sais, je travaille tellement de sortes de pierres, des calcaires tendres, semi durs ou très durs, d’un blanc éclatant, ou de toutes les nuances : blanc cassé, ivoire, ocre, des coquillé ou monochromes. Certains ont un grain fin, légèrement siliceux, moyen ou grossier. La pierre peut être dure, lisse, ou au contraire, abrasive et poreuse. Parfois, elle présente de délicates couleurs, un éventail très large, allant du coquille d’oeuf au mauve, en passant par des bleus et des rose magnifiques. Certaines pierres peuvent même avoir des teintes très chaudes, tu sais, des beige et marrons. Certaines se polissent jusqu’au brillant, d’autres, pas du tout. J’ai tellement de choses à dire !
Violette :
-Oui, je vois ! Et qu’est ce que tu fais avec ça ?
Lois :
-Oh ! C’est très varié, on peut en faire des revêtements de sol, des balustres, meubles de jardin, des encadrements de portes, cheminées, colonnes, piliers, comme celui que j’ai taillé pour ma mère et qu’elle a installé sous une lampe dans le salon.
Violette :
-Houa, c’est toi qui l’a fait ? Il est superbe !
Lois :
-Merci !
Violette : -Ma mère dit que tu es un véritable artiste.
Lois : -Elle exagère. Je ne suis même pas un débutant. Et puis, tu sais, ce ne sont jamais là que des travaux pratiques. Ceci dit, je ne t’ai pas fait venir ici, pour te parler de mes exploits en tant que tailleur de pierre, mais pour être tranquille et te demander de me dire, comme à un ami, à qui tu peux faire confiance, ce qui se passe avec ton frère Wilbur. Ta mère Alvinille est très inquiète. Tout le monde se fait un sang d’encre à son sujet. Cette histoire devient très sérieuse. Il faut que tu me dises tout ce que tu sais, Violette !
Violette :
-Wilbur m’a fait jurer le silence !
Lois :
-Oui, mais Wilbur a été déclaré criminel par notre chef de la police, Violette ! Toute personne qui dissimule un fait qui doit être révélé aux enquêteurs, peut être arrêtée comme complice. Et, réfléchis, à quatorze ans, pour les autorités, tu n’es plus une enfant. Tu es passible de prison, d’une très forte amende, que tu devras acquitter une fois adulte, et même d’exclusion, si tu ne la rembourses pas dans les dix ans qui suivent ta majorité. Tu vois, tu risques gros, en couvrant ton frère !
Violette :
-Mais…(sanglots) Lois, j’ai promis.
Lois :
-Boudiou, tu n’es qu’une gamine ! Tu n’as jamais mis les pieds en dehors de la maison et de notre Communauté, tu sais ce qui se passe dans les villes, si jamais tu es frappée d’exclusion ?
(Silence, suivi de bruits : quelque-chose tombe à terre. Pleurs.)
Tu peux pleurer, mais cela ne change rien. Je vais t’affranchir et après, tu choisiras de parler ou de te taire. Mais je te préviens, j’irai te dénoncer. La faute inqualifiable de ton frère, rejaillit sur toute notre famille et toute la Communauté en supporte l’infamie. On ne peut être complice d’un écervelé, que dis-je, d’un irresponsable de cette sorte.
Violette :
-Il était jaloux d’Edjlah ! Après tout, la Communauté a accepté de verser pour Soleya une somme énorme alors, pour quoi-pas… pour Amida ?
Lois :
Mais cela n’a rien à voir ! Soleya est une grande artiste, une vedette de notoriété internationale, dont le charisme et le talent rejailliront sur toute notre Communauté, et dont les prestations rapporteront beaucoup d’argent. C’est non seulement un honneur, qu’elle accepte de se faire adopter et de venir habiter avec nous, mais aussi, pour nous tous, ne l’oublie pas, un investissement lucratif. Qu’est ce que représente Amida, en comparaison ? Rien du tout ! De plus, tu sembles oublier sa religion, et nos lois. “Chacun sa loi, chacun chez soi.” Amida obéit à d’autres lois que les nôtres. Elle croit que, pour obéir à son Dieu, Allah, elle devra, une fois mariée, marcher à dix pas derrière son maître et mari, porter un voile qui lui cache la figure et rester cloîtrée chez elle ! Elle estime naturel que sa mère s’abime les mains dans des travaux ménagers très durs, pendant que son père reste assis sur une chaise à regarder la T.V. ou passe du bon temps avec ses autres épouses, pendant que sa mère est délaissée. Ce sont là des mœurs arriérées, que nous ne pouvons tolérer, qui dégradent la femme. Pas de ça chez nous, Violette ! Cela ne te révolte-t-il pas ? Nous sommes au XXII è siècle, et nous devrions tolérer ces soumissions absurdes à un ordre social moyenâgeux ? Jamais de la vie ! Nos parents s’escriment à aller faire comprendre cela à notre communauté fille de l’Atlas, pour les faire évoluer et épouser leur siècle. Ce n’est pas pour tolérer chez nous, ces mœurs rétrogrades.
Violette :
-Mais Amida avait accepté d’abjurer sa religion, par amour pour Wilbur ! Tu sais, il l’avait rencontrée quand il allait tailler les jardins de la mosquée, en compagnie de ta mère. Amida est si jolie, avec ses grand yeux de velours noir, taillés en amande. L’ovale de son visage est si doux, je comprends qu’il soit tombé fou amoureux d’elle !
Lois :
-Il ne s’agit pas de cela ! Violette, tu n’es plus une gamine, voyons. Essaie de comprendre. Nous avons signé avec la “LalaLaïla” il y a de cela trente ans, un traité de bon voisinage, dans lequel nous nous engagions à ne jamais accepter d’adopter une de leur fille, quand bien même elle aurait abjuré sa religion. Ce qui, chez eux est un crime, de toute façon.
Violette :
-D’autres communautés chrétiennes le font bien !
Lois :
-Sans doute, mais elles n’ont pas une communauté musulmane à leur porte, vois-tu ! Nous, si ! Nous ne pouvons pas nous le permettre !
Violette :
-Pourquoi ?
Lois :
-Tu fais vraiment l’enfant, Violette ! Pourquoi ? Tu imagines ce qui se passerait. Déjà que nous déployons, même en temps ordinaire, des trésors de diplomatie pour maintenir un semblant de paix ! Comment ferions nous, pour empêcher des expéditions punitives, alors que certains de nos jeunes, parmi les plus vindicatifs, (et j’en connais malheureusement, il y en a dans notre classe !) sauteraient évidemment sur la bonne aubaine, pour aller en découdre avec les jeunes d’en face, sur les terres neutres qui nous séparent. Il ne se passe pas un mois, sans que nos service médicaux voient arriver des gamins parfois sérieusement blessés, voire mortellement atteints. Rien ne peut empêcher ces rixes. Les autorités de notre Communauté ont tout essayé.
Violette :
-Pourquoi on n’appelle pas la police nationale, ou même, la Fédérale ?
Lois :
-La Police ? Mais tu es vraiment d’une naïveté ! Comme si tu ne savais pas qu’elle tire dans le tas ! Elle ne perd pas son temps, à se demander qui a commencé, et ne cherche pas davantage à découvrir le pourquoi du litige, elle met tout le monde d’accord d’un seul jet de mitraillette ! Et tu en connais les effets ! Bien sûr, on n’en meurt pas, sauf exception. Mais on peut rester paralysé, des semaines, voire des mois et garder des séquelles toute sa vie ! C’est ça que tu veux, pour nos jeunes ? Tout écervelés qu’ils soient, ce sont des enfants qui n’ont pas encore compris les enjeux. Mais ils ne méritent pas de payer leur bêtise, de plusieurs mois dans une chaise roulante, dans le meilleur des cas. Non, vois-tu, la meilleure solution, c’est de chercher le moyen de ne pas provoquer ces gens là. Quant à enlever une de leurs filles, c’est de la folie ! Tu vas voir, si Wilbur ne revient pas avec elle dans les plus brefs délais et ne la rend pas, ce qui va arriver !
Violette :
-Quoi ?
Lois :
-Le pire est à craindre ! Cet après midi, un groupe du lycée a déjà programmé une expédition de représailles, pour venger un des leurs revenu hier avec trois coup de couteaux dans le bras, l’épaule et un poumon. A un centimètre près, le cœur était atteint et le gars, mort ! Tu vois, l’atmosphère est surchauffée. Une délégation officielle de la “LalaLaïla” est attendue, cet après midi. Notre Président va la recevoir avec quelques membres du conseil de sécurité, et le chef de la police. On m’a demandé d’être présent, en tant que demi-frère de Wilbur.
Tu dois me dire ce que tu sais, Violette.
Violette :
-Et si je ne te dis rien ?
Lois :
-Si tu ne dis rien ? (Silence ). Je demanderai ton exclusion de la communauté pour au moins deux semaines.
Violette :
-Pff ! comme si cela me faisait peur !
Lois :
-Tu te vois, réduite à toi même, devant errer toute seule dans les terres en friches, les forêts, où errent toutes sortes de créatures, vivant de rapines, et d’expédients. Quand je sors en 4×4, j’ai toujours ma carabine avec moi !
Violette :
-J’irai dans les villes ! A Joigny, par exemple, à Auxerre, ou à Sens et même à Paris !
Lois :
-Mais qu’est ce que tu apprends à l’école ! Joigny, Auxerre et Sens sont des villes fortifiées, où tu n’entres pas sans passeport valide, et tu n’en as pas ! Quant à Paris, tu pourrais encore te faufiler dans la foule des mendiants et de la racaille, car la surveillance a des lacunes. Mais tu n’y survivrais pas deux jours. Tu serais soit immédiatement enrôlée de force dans un réseau de prostitution, ou prise à partie par une bande de loubards. Tu es vraiment une gamine.
Violette :
-Je pourrais trouver refuge au vieux bourg voisin.
Lois :
-Chez qui ? Tu crois qu’on ne nous préviendrait pas de suite ? J’ai déjà donné ton signalement, et toutes les polices seraient dans le coin, immédiatement lancées à ta recherche. Non, tu n’as aucun choix, sinon de me dire ce que tu sais.
Violette :
-Tu m’as fait venir ici, pour me piéger, c’est ça ?
Lois :
-Non, tu peux partir, je ne te retiens pas.
Violette : (Pleurs)
Lois :
-J’attends.
Violette :
-Je ne sais rien.
Lois :
-Même si tu ne sais pas grand chose, dis le !
Violette :
-Ils sont partis ! Vous ne les retrouverez pas !
Lois :
-Comment ça, partis ? Et pour aller où ? Ne me mens pas, s’il te plaît.
Violette :
-Je te dis la vérité. Tiens, ils m’ont laissé une lettre électronique.
Lois :
-Une lettre ? Fais voir ! Tudieu ! Ils sont fous !
Violette :
-Tu vois, vous ne les rattraperez pas !
Lois :
-C’est bon. File. Je vais voir ce que je peux faire. Allons-nous en.
Violette :
-Tu n’éteins pas cette lumière rouge ?
Lois :
-Merde, javais laissé le micro ouvert !
Violette :
-C’est grave ?
-Non, allez viens. Tu vas m’accompagner chez le préfet de police. Tu vas voir si on nargue les autorités.
BRUITS DIVERS, CHUINTEMENTS DE LA PORTE QUI S’OUVRE ET SE REFERME.
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