Où Elvyranne tient à remettre les choses en place, à clarifier certaines données, pour qu’il n’y ait pas de malentendus.
Le Prieuré
Dès la création de notre radio, Loïs m’avait demandé de ranger notre studio. Depuis la première émission, laquelle remonte je crois, au 4 septembre 2114, nous avions accumulé un tel fatras de disquettes, d’enregistrements d’émissions variées, que nous ne nous y retrouvions plus.
Et puis, l’idée est venue à maman, que nous devions commencer à constituer des archives, pour garder bien vivante la mémoire de nos débuts.
*
Notre nouvelle Communauté avait connu en quelques années un tel développement, qu’il n’était que temps de s’en soucier.
Il y avait des émissions relatives à notre baptême, à la grande cérémonie d’inauguration du Prieuré, qui amena chez nous toutes les autorités les plus éminentes du continent ! Sans compter un nombre incroyable de disquettes sur le renouveau du festival, des enregistrements des plus beaux galas, des opéras, des tours de chants de notre Soleya ! Et puis, le baptême émouvant de notre première Communauté-fille, sise non loin d’un ancien village du nom de “Dun sur Auron”. “L’Hacienda,”(ainsi nommée, car les parents de Calisto, son Président actuel, était d’origine hispanique !) Cette communauté prit si vite son élan, que notre radio dut créer une succursale, là bas. Nous étions à ce moment là animés d’une telle effervescence, d’une telle créativité, qu’il est vrai que nous ne nous souciions guère de rangements ! Et puis, je me suis décidée, un matin.
J’ai commencé à classer nos enregistrements. Au fond d’un tiroir, il y avait un paquet de disquettes qui étaient enfermées dans un petit carton et que je n’ai pas ouvert tout de suite. Trop empressée que j’étais à trier, faire des copies, archiver, etc… Et puis, il me fallait faire des listes, des notices, des commentaires. Vous vous doutez bien qu’aujourd’hui, tous ces documents sont précieusement conservés dans notre musée.
Et puisque je vous parle de musée, justement, il arriva un jour, qu’Engerran, notre Président, décida qu’il était devenu indispensable pour notre rayonnement culturel (et il faut bien le dire… aussi pour son prestige !) de construire un musée plus moderne et plus vaste, où chacun pourrait venir consulter, écouter, voir ces documents, qui dormaient dans des tiroirs. Et je retombai sur ce petit paquet, entouré d’une ficelle bleue !
*
Curieuse, je me mis à écouter ces enregistrements, dont je n’avais aucun souvenir et que je vous ai livré dans toute leur authenticité, en première partie de ce livre.
Vous n’imaginez pas notre stupeur quand nous les découvrîmes. Si nous avions gardé en mémoire les débuts de notre Communauté et rien oublié des circonstances étranges de sa création, (avec l’aventure si romanesque et sentimentale de Wilbur et Amida,) aucun d’entre nous n’avions gardé le moindre souvenir de quelque tentative abracadabrantesque à communiquer avec d’hypothétiques auditeurs du Passé ! Ce qui de toute façon, nous eût été scientifiquement impossible à réaliser.
Je ne vous parle même pas des mentions relatives aux accidents dramatiques qui sont relatés en détail et dont nul n’a jamais entendu parler. Mais je ne m’attarderai pas davantage sur les hypothèses que l’on pourrait formuler pour expliquer pareil phénomène car, étrangement, ces enregistrements n’intéressèrent personne et j’aurais pu les jeter, sans que nul n’y fasse attention.
Mais, pour une raison que j’ignore, je n’ai pu m’y résoudre. Certes, ni Loïs, ni mes parents, ni personne d’ailleurs, ne put jamais expliquer d’où je sortais cette histoire et tous crurent à un canular. Admirablement ficelé certes, mais à un canular tout de même. Puis, comme je m’étais lancée il y a quelques années de cela dans la rédaction des mémoires de notre Communauté, je décidai tout naturellement de soumettre à mon éditeur les retranscriptions de ces étranges disquettes. Il fut tout de suite enthousiasmé par l’idée et me félicita de mon imagination. Créer un monde parallèle, où les gens nous ressemblent à peu de chose près. Mais où ils agissent sur une autre piste du temps, laquelle, sans être la nôtre, lui ressemble cependant au point qu’on pourrait parfois les confondre, si l’on excepte quelques différences : voilà qui était hautement intéressant.
Bien sûr, pour lui, comme pour mes lecteurs, ce n’était là que pure science-fiction. L’ouvrage eut un succès d’estime, mais mon entourage n’apprécia guère. Mon père particulièrement, et mon frère Loïs, furent les plus hostiles à sa parution. Mes grand parents, Francy et Sörn étant tous deux décédés, ne purent m’être d’aucun secours. Quant à Soleya, Edjlah, Wilbur, Al, Marilsa et compagnie, ils m’accusèrent tous de les mêler à une histoire ridicule, qui jetait le discrédit sur notre famille.
Bref, je mis plus de dix ans à me faire pardonner. On m’accusa d’avoir voulu gagner de l’argent, en inventant cette histoire et d’avoir réalisé des montages, ce qui techniquement ne pose pas de problème particulier, il est vrai. Mais je proteste aujourd’hui encore de mon innocence.
Enfin, je ne m’étendrai pas davantage sur ces histoires de famille, car elles n’ont qu’un intérêt anecdotique. Vous vous ferez votre opinion, et nous en resterons là.
*
Sachez seulement que nous avons tous eu une belle descendance et que notre Communauté a prospéré.
Je suis, pour ma part, retournée vivre à la Charlette avec Al, ma mère Sorianne et mes enfants.
Engerran et Loïs ont monté au Prieuré, un important centre de recherche et y travaillent toujours, en collaboration avec Pépita, devenue une éminente scientifique.
Soleya et Edjlah se sont retirés dans leur somptueuse villa de Silk-City, où nous allons passer de temps en temps, des vacances familiales.
Marlise et Val ont relancé avec le succès que l’on sait, le festival de Bourges, qui est devenu un must de notre vie culturelle.
Amida a consacré sa vie à notre communauté-fille de “Couscous aux Navets” qui, récemment, est devenue un membre à part entière de notre Réseau. Lequel compte désormais, plus de cent cinquante mille personnes. Cet événement fut l’occasion de nombreuses festivités et cérémonies, que le roi et la reine du Maroc honorèrent de leurs personnes.
Que vous dire d’autre ? Sinon, que les petits génies du genre de Loïs, devraient y réfléchir à deux fois avant de jouer à l’apprenti sorcier, et qu’on est toujours beaucoup trop sûr de soi. Je ne prétends toutefois, donner de leçon à personne en disant cela.
Ah oui, au cas où ce livre serait lu à l’étranger, permettez moi encore quelques petits ajustements. Je n’ai jamais été l’égérie féministe décrite dans les mystérieuses disquettes, qu’on voit accoutrée de manière ridicule, à quelques semaines de son accouchement. Et je pense avoir été une bonne mère pour mon Inaki. Je tenais à faire ce petit rectificatif. Et à préciser quelques petites choses encore !
Nos campagnes, bien que solitaires, ne sont pas toutes abandonnées aux friches, et il reste des villages habités. Les villes, sans être aussi sereines que nos communautés, ne sont quand même pas d’infâmes repères de bandits, et nos polices n’ont jamais tué les personnes SDF, ni aucun déviant. La “Lalalaïla,” notre voisine, n’a jamais été intégriste, simplement une communauté musulmane jalouse de son identité, mais nullement moyenâgeuse et les communautés d’obédiences différentes ne se font pas la guerre.
Quant à Wilbur, s’il a effectivement bien enlevé la jeune Amida, ce n’était que provisoirement. Et pour convaincre ses parents de laisser leur fille venir vivre à la Charlette ! Ces derniers, qui rêvaient pour celle-ci, d’un avenir plus conforme à leurs traditions, ne furent cependant jamais d’horribles tortionnaires. Autre détail, le musée de la Villette, pour sa part, est l’un de nos plus beaux fleurons culturels, et non pas une vieille antiquité, tombant en ruines ! Il vient d’ailleurs d’être entièrement refait à neuf.
Pour ce qui est des personnes qui se socialisent difficilement, nous n’avons plus de prison, mais des centres de “reformatage”, d’apprentissage de la vie en collectivité, des lieux de rééducations éthique et sociale, où l’on apprend à mieux se connaître et s’accepter, où l’on redécouvre, pas à pas, ce que signifient la responsabilité individuelle, le respect de soi et des autres. Quant à Loïs, il prétend bien sûr, qu’il n’a jamais de sa vie, su tailler la moindre pierre !
*
Enfin, et c’est peut être le plus important, nous n’avons jamais fait de la Loi, une sacro sainte bible, ni des policiers, des justiciers chargés de la faire appliquer dans toute sa rigueur, sachant bien que l’ordre ne peut être imposé de l’extérieur, ni par la répression. Sans doute parce que nous avons appris de notre houleux passé, que la violence engendre le chaos, l’anarchie, la terreur et l’oppression. C’est pourquoi, nous croyons davantage en notre code d’honneur, inscrit dans le cœur de chacun et dont nous sommes fiers. Celui-ci nous enseigne que la justice n’est qu’une déesse aveugle, qu’aucune malédiction ne condamne l’homme à se perdre, que nul n’est obligé de refaire indéfiniment les mêmes erreurs. Bref, que tout n’est qu’une question de choix. La morale de cette histoire, s’il doit y en avoir une, est qu’on ne peut remettre de l’ordre au sein du chaos,qu’en instituant un code moral ! C’est ce que nous nous efforçons de faire tous les jours. Ceci, au moins, je ne l’ai pas rêvé !
Elvyranne de la Charlette, Famille des Anne Septembre 2142
z