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La Famille - Chapitre 1

Avertissement


Août 2142
Les premiers enregistrements datent de trente ans en arrière. C’est mon frère, Loïs, un bricoleur de génie, qui en avait eu l’idée, bien que moi-même, et toute notre famille, y ayons activement collaboré.
Nous vous les livrons aujourd’hui dans toute leurs authenticité et saveur. Écoutez les, ou lisez les avec attention, vous vous apercevrez que les personnages sont bien réels !
La plupart, aujourd’hui, sont encore vivants, même s’ils prétendent n’avoir gardé aucun souvenir des événements relatés ici.

Sachez néanmoins que je n’ai rien inventé, que ce sont leurs voix que vous entendez sur les bandes, lesquelles j’ai fidèlement retranscrites. Aucune parole n’a été préméditée. C’est toujours un discours spontané et direct, s’adressant à des auditeurs du passé, dans le souci naïf de simplement communiquer avec eux sur notre vie quotidienne de l’époque. Les voici. Prenez ces témoignages pour ce qu’ils sont, une preuve vivante qu’il s’est bien passé quelque-chose d’étrange, il y a trente ans de cela ! Quelque-chose qui a bel et bien existé, même si, aujourd’hui, il m’arrive, même à moi, d’en douter. Ma mémoire me jouerait-elle des tours ? A moins que… Mais je n’en dirai pas plus.

Elvyranne du Prieuré Ste Madeleine

Préambule

Les enregistrements que je vous propose de découvrir aujourd’hui ont été numérotés par moi, Elvyranne, bien que, comme je vous l’ai précisé, je n’en ai plus aucun souvenir. Toutefois, d’après les témoignages enregistrés et les notes qui les accompagnent, il auraient été transformés en fichiers écrits, pour plus de commodité, et pour en garder une trace, au cas où ils s’effaceraient, comme le craignait mon frère à l’époque. Ils respectent scrupuleusement l’ordre chronologique. Vous trouverez au dos de ce livre un tableau récapitulatif de tous les intervenants et leur degré de parenté. Accompagnant la fidèle retranscription des disquettes, dont les originaux ont disparu depuis belle lurette, (vous n’avez là que des copies de copies !) j’ai retrouvé quelques notes explicatives. Je vous les joints, car elle éclairent la compréhension des enregistrements.
Quand les ai-je rédigées ? Cela non plus je ne m’en souviens pas. Sachez toutefois qu’elles ont bel et bien été écrites de ma main, car j’ai reconnu mon écriture lorsque je les ai redécouvertes, avec l’original des transcriptions, dans un vieux dossier oublié des studios de notre radio. Sans polémiquer sur leur authenticité, prenez ces enregistrements pour ce qu’ils sont, des tranches de vie qui ont fait la joie de mon éditeur, et feront peut être la vôtre. Aujourd’hui, les disquettes originales ont disparu. Quand ont-elles été perdues et par qui ? Comment et pourquoi ? Je n’en sais rien. Si je n’avais pas eu sous les yeux les notes qui les accompagnaient, écrites de ma propre main, je conviendrais volontiers, avec mon éditeur, que tout ceci n’est que science fiction.
Quoi qu’il en soit, voici les événements, tels qu’ils se sont déroulés. Hier, ou dans une autre dimension ?
A vous de faire votre choix !

Elvyranne

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Note numéro 1
(Pas de date, mais je pense que cette petite notice a dû être ajoutée fort peu de temps après les premiers enregistrements.) Tout a commencé au printemps de l’an 2112. Loïs finissait sa seconde. C’était un brillant élève, plutôt précoce pour son âge, puisqu’il n’avait pas fêté son seizième anniversaire. Doué pour les sciences, imaginatif, d’une intelligence rare, c’était aussi un incroyable bricoleur : il avait des mains en or !
Depuis un mois, maman et moi, nous le trouvions plus excité que de coutume. On sentait bien qu’il se passait quelque-chose de pas ordinaire.
Jusqu’à ce matin du 6 Juin 2112, où il nous donna rendez-vous en grand mystère au musée de la Villette, dans un mystérieux studio d’enregistrement qu’il avait bricolé à ses heures perdues, avec du matériel de récup, nous expliqua-t-il. Nous nous attendions à tout, sauf à ce que nous avons découvert, ce jour là. C’était un studio-radio d’un genre tout à fait inédit, très spécial et naturellement super équipé, avec du matériel High Tech, un petit bijou ! J’avoue que cela aurait dû nous mettre la puce à l’oreille, nous inciter au moins, à manifester de la prudence, ou peut être, à poser des questions. Mais nous étions sous le charme et nous ne sommes pas intervenues. Comme, hélas, on ne peut plus aujourd’hui revenir en arrière, écoutons seulement ce qui s’est dit ce jour là !

Elvyranne z


Disquette N° 1

6 Juin 2112, 16 h. Musée de la Villette. 1- Elvyranne (en présence de son frère et de sa mère.)
-Elvyranne -Oh ! (Silence ! )…
Mon frère Loïs me tend le micro.
-C’est à moi que revient l’insigne honneur de vous parler à vous, nos amis et ancêtres. Euh…c’est impressionnant. Lois me dit que son invention marche, il en est absolument certain : vous pouvez nous entendre, nous a t-il expliqué, mais il vous est impossible de nous répondre. Si bien que je dois faire absolument comme si vous étiez là, devant moi, en chair et en os.
(Pause. ) Alors bon, je vais essayer. -Par quoi je commence, Lois ? -Oublie-moi, s’il te plaît, c’est à “eux” que tu t’adresses. Je ne sais pas moi, parle leur de notre famille ! (Raclements de gorge.) -Heu… “Notre Communauté a un âge respectable : quatre-vingt -dix ans ! Oh, ce n’est pas la plus ancienne du pays, mais quand même, elle affiche une antériorité raisonnable, en face des jeunettes tout au plus trentenaires.” -Je leur indique notre position géographique ? -Tu fais ce que tu veux, je m’en vais ! Comme ça, il faudra bien que tu te débrouilles seule. Tu parles, ça fait bien à l’antenne, tes questions idiotes. Je te rappelle qu’il y a un auditoire derrière ce micro ! (CHUIIITBRUIT D’UNE PORTE QUI COULISSE, SUIVI DE TOUSSOTEMENTS…) …Euh…Bon ! Au début, notre Communauté, sise sur les bords de l’Yonne, ressemblait à une étoile de mer posée sur la campagne, étirant ses cinq branches régulièrement écartées vers tous les points cardinaux. Mais au fil des ans, elle s’est étoffée. Chaque branche se prolonge maintenant par un long tentacule. Voyez-vous, c’est assez difficile à expliquer, car avec le temps, ils se sont ramifiés, jusqu’à dessiner, vue d’avion, une véritable toile d’araignée. Celle-ci s’étend aujourd’hui sur quelques mille-huit-cent hectares de pelouses et jardins arborés, soigneusement entretenus. Ceux-ci alternent avec des champs cultivés, des potagers, vergers et prairies, où paissent de paisibles troupeaux. On y voit aussi quelques bois sauvages striés de chemins, et des étangs argentés, refuges d’une étonnante faune sauvage. Selon le vœu de son fondateur, “Charles Michel Longemann,” notre Communauté, amis du passé, n’a jamais tenté de s’élancer vers le ciel, préférant ramper au raz des pâquerettes. Toutefois, la “LalaLaïla,” notre communauté voisine la plus proche, plus pauvre, mais hélas d’autant plus arrogante, s’étant récemment glorifiée d’avoir érigé en son milieu un ravissant minaret surmonté d’un dôme doré en forme de bulbe, la “Charlette” a décidé de répondre à la provocation. Donc, nous les jeunes, avons décidé d’édifier avec nos sous, (je précise !) un clocher non moins élancé ! Témoin de notre appartenance à la nouvelle “Église du Christ Rédempeteur” ! Une construction que nous devons exclusivement à nos mains expertes, et dont nous ne sommes pas peu fiers. Nous l’avons couronnée d’une statue, inspirée de celle du Christ géant du “Corcovado” qui, les bras grand ouverts, surplombe la baie de Rio de Janeiro, au Brésil !

Pouvez-vous imaginer qu’aucun des promoteurs du projet, malgré la hardiesse de l’édifice, n’avait de solides connaissances en architecture ? Ce fut réellement un défi que nous avons brillamment relevé ! Cependant, l’honnêteté me force à vous avouer que nous n’avons pas édifié notre “Doigt Divin,” sans nous être au préalable sérieusement renseignés, (avec l’aide de nos profs, il est vrai,) et copieusement documentés. Conséquence : comme nous ne faisons rien à la légère, cela a pris un peu plus de temps, mais, au bout de huit mois, nous sommes arrivés à nos fins sans, qui plus est, avoir jeté nos deniers par la fenêtre.

(Une expression bien romantique de votre temps, elle m’aurait valu une excellente note à l’école !) Excusez-moi, Amis de l’Au-delà-du-Temps, si mon discours est un peu décousu, mais voyez-vous, Loïs m’a prise au dépourvu, et je n’ai pas préparé ma copie. En plus, je dois me concentrer pour utiliser vos jolies expressions anciennes. Vous n’avez pas idée comme une langue évolue en deux-cents ans !

Heureusement, je suis la première de la classe en français ancien. Bon, où en étais-je ? Oui, j’y suis ! Il faut savoir que, si nous avons réussi en moins d’un siècle, à engranger de solides capitaux, lesquels assurent aujourd’hui à nos quatre-cents citoyens un niveau de vie confortable, ce n’est pas grâce à la fortune de notre fondateur, sachez le ! Lequel n’était ni un riche homme d’affaires, ni un acteur en vue, mais un simple agriculteur ! Si nous, ses descendants, avons si bien réussi, c’est uniquement grâce à notre force de caractère et à notre gestion éclairée. Oh, certes, aujourd’hui encore, vous ne verrez pas chez nous de somptueuses villas, ni de palais roses à colonnes et piscines de marbre. Mais de jolis maisonnettes, toutes charmantes, de soixante, quatre-vingt, cent-vingt ou même, cent-quatre-vingt mètres carré, pour une, deux, trois ou quatre personnes, rarement plus.
La plupart sont ornées d’un patio ombragé, d’une terrasse ou d’un jardinet clos, jamais inférieur à cinq-cents mètres carré. Rien donc d’un luxe tapageur, mais un confort douillet, dont personne ne se plaint.

Notre communauté, connue sous le non des “Longemann de la Charlette” jouit d’une si bonne réputation que nous n’avons aucun mal à attirer de nouvelles recrues, dont les talents et la beauté, (car nous ne crachons pas sur le physique !) viennent nous faire de beaux enfants et multiplier nos savoir-faire. Il faut vous dire que nous ne sommes pas très nombreux, puisque la densité de population au kilomètre carré, n’excède pas 4,5 habitants, ce qui est très faible, par rapport aux cités surpeuplées, comme Paris ou Lyon. Mais je bavarde, je bavarde et je ne vous ai encore rien dit de moi…”

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*CHUINTEMENT D’UNE PORTE QUI S’OUVRE EN COULISSANT.
VOIX ÉTOUFFÉES.* -Chuuut… ça y est, elle s’est lancée, ne la dérangeons pas. -Elvyranne : (Suite) -J’ai seize ans et je suis, d’après mes nombreux admirateurs et amants passionnés, ce qu’on peut appeler un beau brin de fille. Je m’appelle Elvyranne. Vous ne me voyez pas, c’est dommage !

Je suis brune, grande et solidement plantée sur de longues jambes. Lesquelles m’assurent, avec mes seins bombés et plantés haut, des succès masculins sans nombre. Ce dont je ne me plains pas, merci ! Maman dit que, vu mon physique, la Communauté pourra me verser de belles primes, en récompense des beaux enfants que je lui ferai ! J’aimerais bien commencer de suite à assurer l’avenir de notre famille. Hélas, notre comité des Sages, (la Chambre Haute, dite la C.H… en langage familier,) celle qui retoque les audacieux projets de loi proposés par notre parlement d’un âge beaucoup plus tendre – puisque les plus jeunes de nos députés ont à peine quatorze ans ! – a instauré, à mon grand dam, l’âge de maturité à dix-huit ans révolus. Jadis, on appelait cela, la majorité !

Alors, voilà, je ne suis pas majeure, et ne puis donc prétendre à aucun des avantages que confère l’âge adulte. Ma première contribution maternelle devra donc attendre encore trois longues années. Maman me rassure, en me disant de profiter de ma jeunesse et de ma beauté, loin de toute responsabilité familiale. Elle m’encourage aussi à étudier sérieusement. (Ce que je fais, car je ne suis pas paresseuse !) Car de solides connaissances, l’apprentissage d’un métier bien rémunéré, comme médecin, sage femme, ou esthéticienne-plasticienne, (trois professions qui m’attirent à force égale!), sont fort bien récompensées et assurent un bien-être tout à fait satisfaisant. Vous me direz : de quoi ai-je besoin, puisque nous n’avons qu’à nous servir dans les magasins communautaires ? Petit détail : j’ai une carte de crédit et un compte en banque personnel, comme tous les enfants. Cette carte nous permet de dépenser nos sous comme nous le voulons, uniquement cependant, sur le territoire de la Communauté ! Notre compte est approvisionné par la caisse commune et celle de nos parents respectifs. Ce qui fait que je n’ai qu’à me servir dans les magasins de nos centres commerciaux. Pratique !
Ces derniers regorgent de tout ce qu’une jeune fille rêve d’avoir : vêtements à la mode, jeux, produits de maquillage, livres effaçables et reprogrammables, téléphones-laser, lecteurs musicaux, disques, bijoux et colifichets en tous genres. Lorsqu’on n’en veut plus, et si l’on en a pris soin, on peut rapporter l’article contre une petite prime qui sera portée sur notre compte et en choisir de nouveaux. (A condition que l’objet soit encore utilisable et en suffisamment bon état pour pouvoir resservir !) Cela nous apprend à prendre soin de nos affaires. Ceci dit, je sais bien que lorsqu’on est adulte, on a d’autres besoins, bien plus coûteux. De beaux meubles, par exemple, comme ceux de maman qui est dessinatrice-créatrice de jardins. Elle a des commandes pour les trois communautés qui nous jouxtent, et du travail par dessus la tête. Inutile de dire que nous jouissons d’un niveau de vie bien agréable, et supérieur à la moyenne. A notre table, les vins fins, les fruits exotiques et rares, les mets raffinés ne sont pas quotidiens, mais presque. Nos meubles sont signés, notre maison atteint les 190 m2, ce qui est une exception et, luxe suprême, nous avons une piscine privative. Ce qui n’est pas à la portée de chacun. En plus, maman, mon frère Loïs et moi, disposons d’une voiture 4 × 4 à piles à combustibles, fonctionnant avec de l’hydrogène, pour nos escapades à la campagne. Vous me direz, ces avantages vont cesser à notre majorité ! Eh oui, c’est la loi, et ce n’est que justice.

C’est bien pour cela que je cravache dur, (lorsque je ne me fais pas courtiser, bien sûr !) ou que je ne me prélasse pas à l’établissement thermal, ou que je ne me vautre pas dans les fauteuils profonds du cinéma physique ! Ah le cinéma physique, j’adoooore ! Après l’amour charnel, (pas celui factice du cinéma, j’entends !), c’est vraiment ce qu’il y a de mieux au monde ! Mais au cinéma, même si on sait que ce n’est pas pour de vrai, on se pââhhme avec l’actrice, on ressent tout, les émotions, les frayeurs des acteurs, leurs joies et leurs peines, mais aussi, toutes leurs sensations physiques, les caresses, les enivrements sensuels et les coups de poings !
Mais là, stop ! Je déprogramme mon sensibiliseur. Je ne suis pas maso, comme certains, et même, certaines ! La douleur, non merci, très peu pour moi. Cela ne m’excite pas ! Enfin, il en faut pour tous les goûts, n’est ce pas ? Cette invention est vraiment géniale, car elle permet à ceux qui ont des envie de violence, de les vivre sans dommage pour les autres, par l’intermédiaire des acteurs, et de calmer les frustrations des timides, ou de ceux qui n’ont pas de succès auprès des filles. Dans ma classe, il y a des garçons qui visionnent en boucle des films où ils peuvent s’identifier à des séducteurs ou pis, à des violeurs et même des serial kileurs. Il y a un type, m’a raconté Papa, on l’appelle “le Vampire,” il vient en classe avec du sang dégoulinant de ses gencives et de fausses dents bien longues et pointues ! Un autre s’est affublé du doux surnom de “l’Etrangleur”. Le “Déchiqueteur” est aussi assez bien vu, sans parler de “l’Eventreur” ! Mais dans la vie, ce sont des garçons très doux et gentils, tout à fait fréquentables ! Vous ne me croyez pas ? Si, si ! Des gens biens et parfois même, des membres influents de notre Communauté. Personnellement, toutefois, mes goût vont ailleurs. Mon dada, ce sont les films d’aventure, où l’on a du vent et des embruns plein les yeux, et la peur au ventre, lorsqu’on est suspendue au milieu des airs au bout d’un filin. Brr, cela donne des sensations inexprimables ! Mais, revenons à nos moutons. (Encore une expression adorable !) Qu’est ce que je vous disais, déjà ? Ah oui, que nous, les jeunes, devons quand même avoir le courage de nous arracher à tous ces délices de notre vie d’enfant, si nous voulons nous préparer un avenir aussi doré sur tranche que celui de notre âge tendre. Car notre Communauté a besoin de nous pour pouvoir assurer dans la pérennité un niveau de vie confortable à tous. Alors, bien qu’il m’en coûte, je ne sèche jamais aucun cours. Il est vrai que notre école, j’y reviendrai plus tard, ne ressemble nullement à tout ce que vous avez pu expérimenter dans le passé, puisque nous ne connaissons ni note, ni punition, ni discrédit, ni exclusion ! Et au bout du compte, ça se passe finalement plutôt bien. D’autant que j’y retrouve pleins d’amies.

Les garçons, nous les voyons ailleurs ; car ils ont leurs profs et leurs classes. Et c’est tant mieux, car ils mettent du chahut ! Et nous, les filles, le “bordel” comme vous disiez à votre époque, on n’aime pas ! Ce qu’on veut, c’est apprendre vite et bien, pour assurer notre avenir et celui de notre Communauté, sans perdre de temps. Eux, ils sèment la pagaille avant les cours (ça les amuse !) et il faut la fermeté et toute l’autorité des profs masculins pour ramener le calme.
CHUINTEMENT DE LA PORTE QU’ON OUVRE ET REFERME DOUCEMENT

Mon père, qui est prof de Maths et de Physique, heureusement, a la carrure athlétique qui convient. Il ne se laisse pas faire plus de cinq minutes ! Après quoi, on n’entend plus dans sa classe une mouche voler.
PETITS SIFFLEMENTS… Ah, excusez-moi, maman m’appelle sur mon bipeur ! (Je sais qu’elle est là dans mon dos, elle s’imagine que je ne les ai pas entendu entrer, elle et mon frère !) Bon, mon cours de biochimie moléculaire m’attend ! Je vous confie ma maman. Vous allez voir, c’est une bien belle femme, et très attirante, dont je suis très fière. Je vous laisse en de bonnes mains !

Elvyranne, pour vous servir !

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-Sorianne : -Bravo, ma chérie, tu t’en es bien tirée, tu vois ! -Maman, le micro est branché ! CHUCHOTEMENTS -Elvyranne : -Tiens, je te laisse la place, elle est toute chaude RE-CHUINTEMENT DE PORTE. VOIX ÉTOUFFÉES QUI S’ÉLOIGNENT z

6 Juin 2112, 16 h. 30. Musée de la Villette. 2 -Sorianne -Sorianne : -Bonjour, amis auditeur des XX ou XXI ème siècle ! (Je ne sais pas sur lequel mon fils nous a réglés !) Je suis ravie de cette émission, qui me permet de vous parler par dessus la barrière du temps, grâce à notre radio “Canal Historique du Musée des Sciences de la Villette.” Pas mal comme nom, n’est ce pas ? C’est moi qui l’ait trouvé. Malheureusement, pour vous et nous, elle ne fonctionne encore que dans le sens émetteur et c’est bien dommage, car j’aurais aimé entendre vos réactions, répondre à vos questions ! Voir comment vous réagissez à nos innovations. Le seul ennui, c’est que je ne sais pas “Qui” vous êtes, ni à quelle époque vous appartenez ! Tant pis, je ne peux que vous imaginer, et cela me permet de rêver ! Certes, chaque siècle a tendance à enjoliver le passé, à tort ou à raison ! Comme votre époque devait être romantique ! Vous avez bien de la chance de pouvoir nous entendre ! Enfin, notre veine à nous est de pouvoir vous contacter. Et de savoir, même si nous n’en avons pas la preuve matérielle formelle, que vous êtes là, fidèles à nos ondes, bien que silencieux et avides de découvrir ce que sera l’un de vos futurs possibles. Nous savons vous détecter, nous savons vous envoyer nos signaux, mais notre science s’arrête là. Enfin, pour le moment ! Nos descendants arriveront sans doute à faire mieux et à briser, dans les deux sens, ce mur du temps qui nous sépare. En attendant, laissez moi me présenter ! J’ai trente-quatre ans et je m’appelle Sorianne. Toutes les filles de ma lignée s’appellent “Anne.”Car notre aïeule à toutes s’appelait “Méganne.” C’était un prénom très à la mode en votre temps. (Elle était née en 2002.) C’est elle qui, en épousant en seconde noce dans les années 2020, le fondateur de notre Communauté, est à l’origine de notre branche, la cadette, la “branche des Anne”, dont je suis si fière. Elvyranne, ma fille, la prolongera dans l’avenir, de rameaux vifs, en ayant à son tour une fille, par le sang de laquelle se pérennisera notre lignée. Si elle en a plusieurs, celle-ci n’en sera que plus forte et plus dense, ramifiée à souhait, et porteuse de nombreuses nouvelles tiges. Et les garçons, vous demandez-vous, intrigués ? Eh bien, ils ne créent pas de “Tige”. Ils apportent seulement et c’est déjà beaucoup leur sève vivifiante et pas seulement à une lignée, mais à toutes. Car aucune femme ne possède un homme en propre. La notion d’époux nous est inconnue. Cela vous choque, je le sais. C’est vrai, je n’ai pas de mari, au sens où vous l’entendiez.

Le père d’ Elvyranne est son géniteur, mais pas mon mari. Loïs a un autre géniteur. Et si j’avais voulu avoir d’autres enfants, ils auraient probablement eu d’autres géniteurs encore, car je ne compte pas mes amants ! Tous d’ailleurs, sont susceptibles de me faire de beaux enfants. Mais, attention, seulement si je veux, et surtout, quand je veux. C’est notre loi et notre façon de concevoir la famille ! Cela dit, mes enfants ont des pères merveilleux, qui ont tous les deux pris très à cœur leur fonction paternelle, et su apporter à leurs fils et filles respectifs, l’équilibre dont ils avaient besoin pour grandir harmonieusement. Et ceci, malgré leur nombreuse progéniture.
Elvyranne a ainsi quatre frères et sœurs qu’elle connaît et apprécie et Loïs, pas moins de cinq ! Mais beaucoup, pas tous cependant, ont des mères différentes. Chaque homme peut ainsi, tel une abeille butineuse, aller de fleur en fleur, comme son instinct l’y pousse, et sans se sentir jamais attaché à aucune, sauf exception. Et semer ses gènes, comme graines au vent. Les enfants qu’ils font ne leur appartiennent pas, pas plus qu’ils ne nous appartiennent à nous, leur mère, d’ailleurs. Mais, c’est nous qui assurons seules leur éducation, jusqu’à l’âge de treize ans, et veillons sur eux, dans leur petite enfance. A tour de rôle et en partageant la tâche avec d’autres femmes, si nous le souhaitons, ou si nos activités professionnelles sont trop envahissantes.

*

L’intérêt de ce système, voyez-vous, est qu’aucun enfant n’est jamais seul ou abandonné à lui-même. Il y a toujours une tante, une amie, une voisine, pour veiller sur lui. De plus, il y a toujours autour de lui une ribambelle de nombreux frères et sœurs, cousins, qui lui apprennent très tôt la sociabilité. Bref, nos enfants grandissent dans une grande liberté et entourés de beaucoup d’amour. Ce qui leur donne confiance en eux et une inestimable énergie.

Mais l’amour, dans tout cela ? Eh bien, figurez-vous que c’est notre plus belle aventure. Notre exaltation suprême ! Notre voyage initiatique. Notre fièvre voluptueuse. Car nous ne connaissons pas, comme vous, les affres de la possession, ni les contraintes du couple, ni les angoisses du mariage, ni la peur de perdre notre foyer par divorce. Dieu nous en préserve ! Puisque tous ces concepts nous sont étrangers.
Lorsque l’amour nous tombe dessus, nous nous y livrons corps et âme, tout simplement. Nous nous y abîmons, nous nous laissons enivrer de passion, sachant qu’elle ne portera jamais à conséquence. Nous laissons venir à nous les enfants de nos ivresses émotionnelles et de nos fusions charnelles, si tel est notre désir à nous, femme, et cela l’est généralement. Car nous savons que jamais, les enfants ne nous lieront irrémédiablement à ceux qui les auront fait éclore dans notre ventre. Et que leur présent et futur seront intégralement pris en charge par la Communauté. Sans que leur éducation soit aucunement brimée par le manque de talent ou de disponibilité des parents. Nous ne nous faisons donc pas de souci pour eux. Nous savons, quoi qu’il arrive, leur avenir assuré. Car leur véritable foyer, voyez-vous, c’est toute notre Communauté.

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Ah, “La Communauté” ! Voilà un terme qui pour vous, ne signifie rien. Jadis, jusque dans la première moitié du XX ème siècle, vous aviez une notion, disparue depuis lors, c’était l’idée de patrie. Le XXI ème siècle n’a jamais su la remplacer, même lorsque notre “Grande Communauté Européenne” a pris la place de l’Union, qui politiquement, resta toujours vide de sens.
Or, dans un passé lointain, se rattacher à une “Patrie” fournissait jadis à chacun un surplus d’individualité, et un sentiment de fierté. Le citoyen pouvait se sentir grandi par la dimension politique, l’aura, l’histoire, le prestige, la notoriété de sa chère patrie. Il en était fier, et se sentait agressé, si un autre pays la menaçait. La preuve : il courait prendre les armes pour la défendre, et acceptait de se faire tuer pour elle ! Vous aviez même un hymne très beau, tombé en désuétude, qui appellait “aux armes, citoyens, formez vos bataillons !” Une fois ce concept de patrie abandonné, l’individu s’est senti rétréci à sa seule dimension personnelle. Et ses sentiments de négativité lui sont retombés dessus, sans qu’il puisse les transcender sur un “Moi” plus grand.

Son sentiment d’insignifiance a contribué à augmenter le taux de négativité générale du monde. Les gens, dépossédés de leur identité, ne pouvant plus se rattacher à rien, eurent le sentiment de ne plus rien pouvoir contrôler. Ilscrurent prendre une revanche sur la vie, en réussissant mieux que leurs voisins, au prix d’immenses sacrifices humains.
Les “laissés pour compte,” ceux qui n’avaient pu monter dans le train de la réussite personnelle, n’eurent plus d’autre choix que de se laisser couler, ou devenir bandits. Encore qu’il fallut un certain courage aux hors la lois.

Les autres, les plus lâches, ou ceux qui parmi les plus démunis, ne se résolvaient pas à s’avouer vaincus, devenaient criminels sexuels ou serial killer et s’en prenaient aux plus faibles : femmes seules, enfants. Des voyous de plus en plus jeunes, et sans aucun autre repère que l’argent facile, dévalisaient banques et commerçants et faisaient régner la terreur. Chacun, au volant de son auto, se croyait autorisé à tuer, du moment que c’était sur la route et désignait l’autre comme le chauffard ! Des pétroliers hors d’âge pouvaient impunément saccager des dizaines de kilomètres de plage. Des usines pouvaient en toute impunité polluer le sol, des millions de citoyens, contribuer par leur comportement irresponsable, à augmenter l’effet de serre. Des jeunes croyaient trouver un sens à leur vie en agressant leurs professeurs, en s’entretuant, ou en organisant des viols collectifs, etc…

La frustration, fondée sur la conviction de ne posséder qu’une valeur personnelle faible, ou inexistante, et un pouvoir quasi nul sur les choses de la vie, entraîna une délinquance croissante, contre laquelle tous les gouvernements se cassèrent les dents, malgré leur bonne volonté. Jusqu’à ce que les politiques de tous bords se décident enfin à sévir. On aurait, malgré tout, insidieusement glissé, dès les années 2010, vers un régime totalitaire, si les citoyens n’avaient senti le danger et, ne comptant plus que sur eux-mêmes, n’avaient commencé à s’organiser. Et à se rassembler en réseaux et associations diverses. Jusqu’à créer, finalement, ici et là, des embryons de communautés. La naissance des toutes premières se situe dans les années 2030.

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Ce fait nouveau est fondamental, primordial. Il insuffla un renouveau de vie, redonna de l’espoir et la certitude que tout n’était pas perdu dans notre société. Le fait, révolutionnaire, de pouvoir s’identifier à un groupe social élargi, de pouvoir contribuer personnellement à sa construction, à sa cohésion, à son épanouissement, a permis au citoyen de croire de nouveau en lui, et en l’avenir. De retrouver des forces. De restaurer son identité affaiblie, de reconquérir un peu de pouvoir et de contrôle sur lui-même et sur sa vie. Puis, les premières communautés provinciales ont gagné les abords des villes. Elles ont prospéré et, en quelques années, se sont multipliées, comme champignons après la pluie. Tandis qu’ailleurs, dans les cités notamment, la délinquance prit un tour dramatique. Au point que les gouvernements durent se résoudre à envoyer l’armée pour rétablir un semblant d’ordre.

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Les communautés, parallèlement, s’organisèrent en réseaux structurés. Ce fut un phénomène fulgurant Bientôt, le fait d’appartenir à l’une d’entre elles, cité respectable, souvent opulente et enviée, parfois même admirée, où le citoyen est une personne à part entière, et peut jouir d’une vie confortable, a permis à tout un chacun de réhabiliter son identité, et de faire un usage optimal de ses potentiels. Les communautés ont su créer autour de chaque homme, femme, enfant, comme un cocon de sécurité, de protection de chaleur humaine.
Avant, l’homme, la femme, se posaient cette question: “qu’est que le monde attend de moi” ? Aujourd’hui, il ou elle se demande : “qu’est ce que je peux faire pour ma Communauté ?” Vous voyez la différence ? Elle est fondamentale, même si toutes les communautés ne se ressemblent pas. Même si toutes ne mettent pas au centre de leurs préoccupations, le même degré de démocratie ou de liberté, n’ont pas la même éthique ou le même taux de réussite sociale, toutes proposent au citoyen un refuge contre la jungle des grandes villes et des cités, où la violence fait loi.

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Chez nous, que nous soyons mère au foyer, ou ingénieur, élu ou commerçant, jardinier ou médecin, vendeur de pizza, laveur de carreau, esthéticienne ou juriste, nous avons le sentiment quotidien d’être utile à tous, de servir, d’être un maillon indispensable de la chaîne, aussi important que le voisin ! Toutes les frustrations, tous les ressentiments fondés sur la sensation d’impuissance ou d’inutilité ont disparu. Car chacun se sent porté par les autres, en même temps que responsable de tous. Fini le sentiment d’isolement ou de solitude ! Notre Communauté est une ruche, où nul n’entre en compétition avec personne, mais où chacun travaille et participe, selon ses goûts et possibilités. La compétition existe dans notre monde, notez le bien, mais entre communautés non parentes, ou entre la Communauté et une autre entité extérieure. (Mais, jamais, entre nos membres !) Chacun crée son bonheur et celui de tous, quotidiennement. Chacun se voit dans le regard de l’autre, et se sent rassuré, compris, accepté, sécurisé, encouragé, estimé, stimulé à mieux faire encore. Chacun s’épanouit en tirant profit des forces créatrices de l’autre. Vous saisissez ?

Ce système de solidarité totale permet à l’individu de mieux canaliser sa propre personnalité et son énergie, car le besoin d’expression de son “moi intérieur” est pleinement satisfait. Et ça marche ! La preuve : notre moyenne de vie est de quatre-vingt-huit ans et nous ne redoutons plus la mort. Pourquoi ? Tout simplement, parce que le renforcement de l’estime de soi, le respect d’un système de valeur accepté et reconnu par tous, rassure les personnes à tous les âges de la vie. Nous nous sommes aperçus que la sécurité affective de base était la condition d’une bonne socialisation. Ceci vous explique que nous n’ayons pratiquement, à la Charlette, aucun problème d’incivilité, ni délinquance grave. A votre époque, ne fut-ce que rêver d’une telle société, eût été taxé d’utopie !

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Mais alors, les passions, me direz-vous ? Bien sûr, nous en avons. La passion de notre métier, par exemple, ou celle que procure l’exercice d’un art : la peinture, la médecine, la musique, le théâtre, la recherche scientifique. Celle encore que nous procure le désir de se dépasser, la possibilité de se donner à fond à un projet ! Sentiments qui nous donnent tous les jours que Dieu fait, une joie infinie.
Mais… la passion amoureuse, me direz vous ?

Oh, nous la connaissons aussi, rassurez-vous ! Mais elle ne débouche jamais sur des drames sentimentaux, comme c’était le cas dans le passé. Tout simplement, parce que l’idée de “posséder” la personne qu’on aime, est chez nous, non seulement illégal, mais parfaitement immoral. Quant à notre concept de “familles,” il n’a plus rien à voir avec ce que vous entendiez jadis sous ce vocable.

Nos “familles” à nous ne se fondent plus autour de l’enfant-roi. Mais sur un tissus, ou réseau de relations, basé sur l’affinité, l’amour, l’amitié, la tendresse, la solidarité. Autant de sentiments qui fédèrent les personnes entre elles, et les regroupent, sans qu’il soit besoin qu’elles aient forcément un lien de parenté. Si les enfants on font évidemment partie, la famille ne se construit plus autour d’eux.
Et l’amour, dans tout ça ? Eh bien, le plus souvent, nous laissons cet oiseau farouche et indomptable se poser sur nous, comme un moineau sur la branche. S’il s’en va comme il est venu, nous nous consolons en nous disant que, comme les fleurs, l’amour peut se faner aussi… pour mieux refleurir ailleurs. Parfois, il arrive néanmoins qu’il demeure plus d’une saison et lie deux êtres pour longtemps, voire pour la vie entière, au sein d’une profonde tendresse, comme c’est le cas pour mes parents : Francy et Sörn, qui sont ensemble depuis ma naissance et celle de ma sœur, Marilsa.
Mais ce sont là, il faut l’avouer, cas d’exception. Une chance que, pour ma part, je n’ai pas encore connue, même si je suis très amie avec Engerran, le père de mes enfants, et cultive d’excellentes relations avec mes autres amants. Mais l’amour avec un grand “A” non, désolée, je ne l’ai, à ce jour, toujours pas trouvé sur ma route. Si j’y crois ? Bien sûr ! Encore, que je ne sois pas sûre qu’il soit dans mon tempérament de le rencontrer. Allez, sur ce, je vous quitte pour aujourd’hui. Je vous embrasse et vous dis à bientôt. Sorianne. Sincèrement vôtre !

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