Mon frère Loïs, était un garnement. Mais son invention marchait à merveille, il faut le reconnaître.
Pour nous, au début, toute cette histoire n’avait été qu’un jeu. Mais très vite, cela devint une habitude. Nous ne pouvions plus nous passer de nos rendez-vous secrets avec nos auditeurs d’un autre âge, que nous retrouvions régulièrement dans un local oublié, situé dans une aile vétuste du musée, où Loïs avait installé son atelier.
Là, le bruit qu’il faisait en cognant le calcaire ne dérangeait personne et la poussière faisait partie du décor. Car cette aile de l’antique musée, aujourd’hui totalement désaffectée et en partie ruinée, avait été abandonnée aux vieilleries et autres objets, venant de collections oubliées ou d’anciennes expositions que l’on entreposait là, en attendant des jours meilleurs, ou qu’on leur trouve une place plus digne.
Bref, le studio de radio était notre petit secret. Personne n’aurait eu l’idée d’aller le dénicher derrière les énormes blocs de calcaire que mon frère se faisait livrer chaque semaine. Si bien que, quand l’envie nous titillait, nous prenions le premier métro, direction “La Villette”, et nous nous rendions directement au premier étage de ce vieux musée romantique datant du XX ème siècle et qui avait, pour nous, tant de charme désuet. Nous étions en dix minutes sur place ! C’est à dire que nous franchissions en moins d’un quart d’heure, les cent-quatre-vingt kilomètres environ qui séparaient notre Communauté, de l’atelier de mon frère !
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Permettez-moi d’ajouter un détail. L’idée même de raconter notre vie à des gens du passé, (bien qu’ils ne pouvaient nous répondre,) avait quelque chose de grisant. Nous songions, non sans excitation, je vous l’avoue, (je conçois que cela vous apparaisse comme de la pure science-fiction !) que nous parlions à des personnes mortes et enterrées depuis des lustres. Des fantômes, quoi ! Mais des êtres vivants, en chair et en os, au moment où ils nous entendaient. C’était totalement délirant ! Ah, pour ça, croyez moi, ça décoiffait !
Là était tout le paradoxe de l’incroyable invention de mon frère, Loïs.
Comment s’y était-il pris, lui, un simple élève des classes préparatoires à l’Université, pour tordre l’espace-temps, et en faire un pli, de manière à créer un point d’intersection entre le nôtre et celui du passé ? Mystère !
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Je comprends qu’aujourd’hui, pour tout le monde, cela ne puisse être que de la science-fiction ! Même à l’époque, rien que d’y penser, cela me donnait le vertige et des frissons ! Mais j’étais jeune, et comme la plupart des ados de toutes les époques, absolument inconsciente. A vrai dire, avec le recul, et tout bien considéré, je trouve toute cette histoire inconcevable. Si elle a réellement existé, (et qui pourrait prouver le contraire ?), la seule chose que je puisse invoquer est que nous étions inconscients ! Nous tous, jeunes et vieux ! Tous les membres de notre famille ! Nous ne nous rendions pas compte des enjeux ! Et puis, aussi inimaginable qu’elle fût, avec l’habitude, l’invention de mon frère nous était devenue, comment vous dire ? Peu à peu familière ! C’est cela, familière et tout à fait naturelle ! Comme si nous avions animé une vulgaire émission de T.V. ! Comme le fait de regarder la nuit, des étoiles qui sont si vieilles, qu’elles ont disparu depuis des millénaires. Mais, à force de les contempler, on oublie ce fait, n’est ce pas ? Eh bien, c’était un peu la même chose pour nous ! Qui songe en voyant un bébé naître et pousser son premier cri strident sur Terre, que c’est un extra-terrestre qui débarque ? Personne, n’est-ce pas ! Et pourquoi ? Parce que c’est banal. Pour nous c’était pareil ! Dès le début de l’expérience, Loïs avait pris soin d’enregistrer chaque émission. (Heureusement, car sinon, je n’aurais pu vous les restituer dans leur authenticité !) Son but était de garder une preuve, au cas où nous trouverions dans de vieux bouquins ou articles de presse d’antan, trace de nos conversations. Après tout, d’après ses calculs, Loïs était certain que sa radio fonctionnait. Qu’il y ait quelqu’un pour écouter était un postulat, certes. Mais rien d’impossible ! Et nous pensions, dans ce cas, qu’en retrouver une trace écrite, n’était pas chimérique. Si ce n’était pas déjà fait, c’était que tout simplement, personne n’avait eu l’idée de la chercher ! Loïs entendait bien réparer cet oubli. Et s’il y avait un endroit idéal pour chercher, c’était bien notre Musée. Lequel contenait les archives les plus complètes des XX et XXI è siècles. *
Ces deux derniers siècles avaient été en effet si féconds en cataclysmiques, guerres, conflits, bouleversements, révolutions diverses, qu’on leur avait consacré un étage entier.
Laissez-moi, pour l’anecdote, vous décrire quelques-unes des originalités qu’il contenait.
Une place non négligeable avait été réservée à mon époque favorite : la plus romantique à mes yeux, la plus folle aussi, des ères dites modernes. Encore que la fin XIXè n’était pas mal non plus. J’adorais, par exemple, aller au “Music Hall”, voir les chahuteuses du “Moulin Rouge” et danser le Cancan avec elles.
Loïs allait y passer des soirées extravagantes avec “la Goulue” et “Valentin le Désossé.” Quant au XX ème siècle, il m’électrisait avec sa mode décoiffante, ses chanteurs de rock, ses artistes : “Piaf”, “Maurice Chevalier”, “Jooohny”, “le King”, “Madonna.”.. Ses émissions de T.V. délirantes, ses danses comme le “Jerk”, le “Twist” ou le “Cha cha cha”, et tant d’autres choses, si bizarres et si kitsch !
Dans cette partie, il y avait des pièces entières, où l’on pouvait, grâce à la réalité virtuelle, reconstituer à la demande des théâtres entiers, avec leurs spectateurs, orchestres et acteurs sur la scène ! Sans parler des rues d’antan, avec leurs véhicules si romantiques, leurs feux rouges, trottoirs et boutiques, arbres, bus, cyclistes ou chevaux, selon l’époque. Voir les passants en costumes d’époque était grisant ! On pouvait entrer dans des boutiques virtuelles, admirer la mode féminine d’avant-garde, romantique, frivole, rococo ou farfelue, toucher les tissus et même, essayer les accoutrements les plus rigolos, comme ceux d’un certain “Monsieur Paco Rabanne” ou d’une “Mademoiselle Coco Channel” !
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D’autres salles permettaient encore d’aller au spectacle, à “l’Opéra” avec le gratin des années trente, au théâtre, avec la “Jet Set” des années quatre-vingt, ou au concert, comme à l’Olympia, un lieu mythique où plusieurs générations de spectateurs avaient cassé les sièges, à force de délire. Avec eux, on pouvait, extatiques, écouter les vedettes favorites de ces époques révolues, comme “Tino Rossi”, “Elwis-le King”, “Elsa Fitzgerald,” ou en encore, “Tina Turner” ! Tout cela était très populaire, car très vivant et réaliste. Avec des hologrammes, effets lasers, odeurs, lumières, parfums, applaudissements, sensations tactiles, cris, fonds sonores, sifflements, etc. On pouvait même, le cas échéant, ressentir tous les frissons de plaisir et les émotions fortes des participants… Pour ceux qui aiment évidemment aller au bout de leurs sensations. Si bien que le visiteur ravi, l’espace d’un instant, pouvait vraiment s’imaginer vivre un siècle ou deux plus tôt, se croire sous les bombardements de Londres, sous les crépitements des feux d’artifices du passage à l’an 2000, ou encore, au centre d’un tremblement de terre !
Il y avait aussi, pour rester dans le genre sinistre, qui n’aurait pas déplu à “Mortitia Addams,” l’héroïne d’un film culte dédié à l’humour macabre, reconstitution de l’accident de la “princesse Diana,” ou celle des tranchées de 14-18, ou encore, une évocation très réaliste du bombardement d’Hiroshima, ou… Mais, je ne peux pas vous raconter tout ce musée extraordinaire ! D’autant que j’ai la suite des enregistrements à vous faire entendre.
A propos, ne vous étonnez pas du fait que les disquettes soient neuves car, je vous le rappelle, ce ne sont là que des copies.
Votre Elvyranne
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Chapitre 3
9 Juin 2112, 9 h du matin, La Villette.
5 -Elvyranne
-Elvyranne :
-Ce matin, il fait un temps splendide, les jumeaux Huguy et Specy m’ont fait l’amour à tour de rôle, et on s’est tous endormis les sens en extase pêle-mêle, repus. Bref, j’ai passé une si bonne nuit, que je me suis levée comme si le monde entier m’appartenait, juste au moment où le soleil trempe ses pinceaux dorés dans la rivière qui brille presque sous mes fenêtres.
Notre villa est dotée d’un belvédère, une coquetterie de maman, que peu de gens peuvent se permettre ! Elle offre un point de vue superbe sur une boucle de l’Yonne, et à l’aube, le paysage est féerique. Je me levai en pleine forme et l’envie de venir partager avec vous cette belle matinée fut plus forte que tout ! Je n’ai même pas pris mon petit-déjeuner. Ne vous inquiétez pas, je me rattraperai tout à l’heure.
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N’aimeriez vous pas savoir comment nous vivons ?
Car cela n’a rien à voir avec ce que vous connaissez. Notre Communauté possède une architecture bien particulière. Son cœur bat au centre. Imaginez une coupole translucide, si limpide qu’on se croirait en plein air. Dessous, se trouvent les lieux publics les plus divers, que nous partageons avec tous les membres de notre Communauté. J’énumère : outre les commerces traditionnels, pas très différents de ceux de votre époque, mais plus imaginatifs et personnalisés, plus créatifs, si vous préférez, et où l’on trouve absolument de tout, il y a aussi les restaurants à spécialités et hologrammes, pour faire couleur locale, les bars, salons de lecture, de cinéma, de télévision. Nous avons le câble et le satellite et près de 300 chaînes thématiques, rien qu’en français, sans parler des chaînes d’informations et de débats, en toutes langues. Nous parlons et débattons de tout, comme à votre époque, mais sans vos retenues. Nous, si on a quelque-chose sur le coeur, on le dit ! Sans crainte. Les problèmes ne font peur à personne, parce qu’ils ne sont plus des enjeux sociaux ou politiques. Chacun a la liberté d’organiser sa vie comme il veut après tout, de rester seul dans la jungle des villes, ou de rejoindre une communauté, s’il a des talents à vendre. Je vous en dirai plus sur ce sujet une autre fois.
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Revenons à notre Communauté. Pour le confort et la détente, nous avons aussi des salons de coiffure, de remodelage du corps, de beauté et de relaxation. Et aussi, bien sûr, des médecins, chirurgiens, plasticiens, dentistes ; des garderies, piscines, stades, gymnases et autres salles de sport, etc. Bref, comme jadis, dans vos villes et villages. Sauf qu’ici, nous sommes partout chez nous, comme à la maison, et la plupart des services sont offerts à bas prix, ou pour certains même, gratuitement, comme le médecin ou le dentiste ! On peut aller tous les jours au restaurant, si l’on veut, et c’est à la portée de tous. Mais, croyez moi, on finit par s’en lasser, et l’on n’y va, comme vous jadis, que pour changer d’atmosphère ou de décor, ou goûter une cuisine gastronomique ou exotique !
On peut aussi passer son temps à nager dans des vagues virtuelles avec embruns salés, ou dans des rivières reconstituées, avec plages d’herbe ou de sable, choisir des bassins formés par des rochers, froids ou chauds, selon les goûts ou en alternance, s’amuser dans les cascades et les remous, se faire masser au solarium, ou faire du sport. Tous les choix sont possibles, y compris le ski, l’escalade, la plongée ou l’apprentissage de l’apesanteur.
Enfin, on peut encore s’éclater en discothèque ou au cinéma physique. Ou étudier ! Nous avons tout sur place ! La dernière nouveauté est le théâtre à hologrammes, où la scène que jouent les acteurs se déroule en vrai devant vous, comme si vous étiez assis dans la salle. C’est vraiment hyper excitant. Nous avons de la chance d’avoir pu nous offrir cette petite merveille de technologie ! Rares, sont les Communautés rurales comme la nôtre, à pouvoir se l’offrir. Mais je vous l’ai dit, nous sommes des virtuoses de la gestion, et nos investisseurs, (pourtant très jeunes !) sont futés. Tous ces lieux de délices et tous les commerces se trouvent donc au cœur de notre cité.
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De ce lieu palpitant de vie, où l’insécurité des grandes villes est inconnu, où l’on peut se promener en toute saison, bras nus et seulement vêtus de tuniques légères, toutes à la dernière mode qui trotte, partent en étoile des couloirs translucides qui vont s’éparpillant dans la nature. C’est très joli, été comme hiver. Ils ressemblent à des tentacules de verre, à travers lesquels nous nous déplaçons à pieds, ou à bord de petites autos silencieuses à 4 places. Propres, magnétiques et feutrées. Arrivés à destination, ces véhicules dociles vont se loger d’eux mêmes au garage. Il suffit de leur en donner l’ordre ! C’est simple et pratique.
A l’intérieur de la Communauté, vous le voyez, nous n’avons nul besoin d’un véhicule personnel. Ceux là ne servent qu’aux loisirs, (quand on a les moyens de se les offrir, évidemment !) Mais c’est vraiment du luxe, car nous bénéficions aussi, pour les longues distances, de métros intercommunautaires, comme le “Fulgurant” pour nous rendre dans n’importe quelle endroit de France, d’Europe ou du monde ! Bien sûr, ces “trains-vers de terre” sans fenêtre, mais brillamment éclairés, qui se déplacent dans d’étroits boyaux, à 600 km/h de moyenne, sont bon marché, mais un peu lents. Aussi, les plus aisés préférent toujours prendre l’avion. Encore que l’on puisse aussi se rendre à Pékin en train, si l’on n’est pas pressé. Évidemment, il faut être patient !
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Et l’argent ? Je vous entends me dire : allez, parle-nous d’argent ? Comment faites-vous pour vous offrir tout ça ? Oh , sur ce plan, tout à changé en mieux ! Ce n’est plus, comme à votre époque, notre préoccupation personnelle majeure. Encore que, comme je vous l’ai dit, nous ne le dédaignons pas non plus, puisqu’il nous permet d’améliorer considérablement notre ordinaire, de faire des voyages, d’aller visiter d’autres Communautés soeurs ou amies, avec lesquelles nous sommes jumelés ou parentes, à la montagne, au bord de la mer, à l’étranger, ou même dans le cosmos, à bord des cités de l’Espace.
L’argent nous permet aussi de nous acheter le superflu : des bijoux, des œuvres d’art, des vêtements de luxe ou des vitraux faits main, ou encore des sculptures, comme celles que Loïs apprend à tailler dans la pierre ! S’il a du talent – ce que je crois – il deviendra aussi riche que maman ! Et ce sera tout bénéfice pour notre Communauté, puisqu’en dernier ressort, c’est elle qui héritera de toutes ces merveilles, et s’enrichira pour la plus grande satisfaction de nos descendants ! Ce qui lui permettra, à la génération suivante, de récompenser royalement les meilleurs d’entre nous !
Cette valorisation des talents, outre qu’elle crée une saine émulation, nous permet aussi d’acheter des compétences extérieures : (chirurgiens, dentistes, architectes, etc…) à des Communautés plus pauvres, voire même des artistes indépendants ou communautaires. Lesquels sont, vous vous en doutez, des vedettes très demandées, (comme de votre temps). Celles-ci représentent par conséquent une chance fantastique pour leur Communauté d’origine. Car, on se les arrache à prix d’or ! Un peu comme les joueurs de foot de votre époque !
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Tiens, je vais vous faire entendre un tube à la mode !… Pas mal, n’est ce pas, vous avez aimé ? Vous comprenez l’engouement de certaines Communautés à produire chanteurs, acteurs, et artistes en tous genres, et devenir ainsi, de véritables pépinières de talents… à vendre ! On trouve souvent des Communautés de ce genre dans les villes huppées, comme “San Francisco” ou “l’Ile de la Cité”, ou au bord de la mer, dans des lieux paradisiaques. Oh ! Mais je me suis emballée, il est onze heures passées.
Mon Dieu, je vous ai tenu la jambe pendant plus de deux heures, je suis incorrigible.
Vite, je file ! Allez, by by, à plus, “bonjour chez vous”, comme on disait de votre temps. C’était mignon. !
Votre dévouée… Elvyranne !
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